Une matinée, une chambre

Type : Littérature | Ajout le : 07/05/2007 | Modification le : 14/05/2007
Note de l'auteur :
Gégé, c'est Gérard Manset. Un chanteur français qui a son petit club de fans qui le suivent déjà depuis 1968, à l'heure d'"Animal, on est mal". Un personnage qui fait partie des trois personnes les plus importantes dans mon petit panthéon des maîtres à penser. Personnage ambivalent, je l'admets, rongé par la nostalgie de son enfance. C'est pour cela que je l'ai introduit comme personnage fictif, que j'interpelle sur la fin. Pour info., il a sorti un 2e roman chez Gallimard : les petites bottes vertes; un roman pour les fans purs et durs mais dont les ventes décollent bien cependant - son propos interpellerait donc d'autres lecteurs que son public si ciblé?
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Une chambre, un matin

C'était à Chypre, une chambre immense qui donnait sur une minuscule terrasse. Nous venions d'arriver, la pièce était inondée de soleil. Je me rappelle à peine d'avoir déposé les valises mais je me rappelle précisément de m'être précipité vers ce puits de lumière et de découvrir que nous avions une vue sur la piscine de l'hôtel et que par-delà cette petite mer artificielle, nous avions droit, étant bien en hauteur à une vue sur la vraie, la grande, la belle mer. Le matin, après un déjeuner aux allures martiales, petites heures, douche rapide, rasé de frais, déjeuner dans le gaz, nous sommes remontés. Madame, était à ses petites affaires et moi, je me suis mis au balcon. Vue splendide, magnifique même, défilé de jolies femmes en mode topless, le bleu de la piscine à peine froissé en ces petites heures et je me plonge avec délice dans les méandres sonore de ma cassette. La cassette, la seule et unique cassette que je prends à chaque voyage. A Guernesey, c'était Tori Amos, sur une autre île, c'était de la Goa Trance, sur une autre encore, c'était Frank Zappa et ses solos de guitares. Je précise, le premier CD du double album, Shut' Up and yer play guitar et c'est vrai qu'on n'avait qu'une envie, c'était de fermer sa gueule et de l'entendre, d'autant qu'en début du disque, il y a mon morceau favori, un tout petit, tout riquiqui de deux minutes à peine, où le Franck nous donne un petit avant-goût de son cosmique talent, Five-five-five. A Chypre, c'était Mad Season sur un côté, de l'autre, Nico avec Desert Shore. L'ironie de la chose est que j'avais choisi une cassette de junkies. Mad Season, du moins, leur premier disque et unique disque, above, était emmené par Layne Staley au chant. Le groupe est un ramassis de défoncés sublimes, on y retrouve même Mark Lanegan au chant sur deux morceaux. C'est ainsi que je pris le soleil, au son de morceaux tels que "wake up young man, it's time to wake up...slow suicide's no way to go", "all alone, we're all alone", un oeil sur les seins d'une jolie allemande, venue un peu bizarrement seule, avec sa petite fille, je m'en souviens à présent, pratiquement la larme à l'oeil et cet air marin qui vous chatouillait les narines. Stanley était déjà cadavérique, on le retrouvera mort en 2002, dans son appartement. Cela faisait une semaine qu'il était déjà passé outre-tombe. Qui n'a pas vu sa prestation en 1996 sur leur MTV Unplugged ne sait pas ce que c'est que la désespérance ! Ici elle rimait avec la beauté simple, solaire, la caresse du plus chaud de nos astres et la froideur du chant de Nico. Une situation limite oxymore. Un plaisir tout en paradoxes. Je me rappelle également que le disque de Nico était si court qu'il ne remplissait pas toute la face et je laissais aller la machine et me laisser bercer par le doux ronronnement des bobines.

Comme chaque drôle de matinée, celle-ci commence par une soirée. J'allais au concert de Siouxsie. J'étais quasi en transe, un pied dehors, un pied dedans. Je n'étais pas encore le petit garçon blasé des concerts du présent. J'étais excité, j'étais, comment dire..., sur une autre planète. Avant de pénétrer, je me suis fais héler gentiment. En me retournant, j'ai vu une petite hippie toute mimi. C'était la seule, la vraie hippie de l'école. J'avais à peine dix-huit ans. J'avais déjà ma propre piaule. Mon hippie s'était fâchée avec ses parents et c'est un peu penaude qu'elle me demandait si elle pouvait loger chez moi. C'était le temps de la gentillesse, de la gratuité du geste. J'ai dit oui évidemment et j'ai dit oui pour toute la semaine aussi. J'avais mon lit et il y avait un lit pour les zamis, un simple palliasse et un sac de couchage. Le concert fut grandiose et je revins à la maison assez tard, elle dormait tout habillée mon hippie et on s'est pieuté direct. Le matin fut d'un drôle. Elle voulait faire le café et me demandait, moi qui étais encore au lit, comment faire. Je lui ai dis qu'il fallait encore moudre le café et lui indiquer où se trouvait le paquet et la machine. Deux minutes après et après un bruit assourdissant, voilà que mon hippie revient encore plus penaude qu'en soirée, elle avait oublié de bien fermer le couvercle, tout le café était répandu dans la cuisine. J'étais mort de rire et elle ne comprenait pas. Petit matin, petite chambre. Elle n'a jamais compris ma belle hippie qu'elle était en contre-jour. En bonne hippie, elle s'était choisie une robe au tissu si fin qu'on voyait absolument tout avec cette lumière pénétrante. Elle n'a jamais voulu déjeuner et quand je revenais d'avoir travaillé le soir au supermarché, elle prétendait avoir déjà mangé. Ce ne fut que des années plus tard quand je l'ai revue comme on revoit les gens, dans une rue commerciale, à une heure peu orthodoxe, qu'elle m'avait avoué qu'elle savait que j'étais fauché comme les blés et qu'elle ne voulait pas m'imposer une bouche en plus à nourrir.

Hé oui, j'ai eu le coeur serré d'entendre cela. Peut-on retrouver encore pareille qualité de coeur ? Je ne le sais. Je me pose vraiment la question -

Ce qui m'amène à un autre matin et donc à un autre soir. Nous étions en partance pour une boîte dans une autre ville. Selon les humeurs, j'allais aux débuts avec mon ami F. en stop, on longeait le plus grand hangar à bière de toute la Belgique. C'était d'un comique. La bière, ce n'était pas notre truc. Après, on s'est civilisé et on a pris le train. J'étais avec M. en ces temps-là. Nous partions en bande ou nous rejoignions le reste de la clique à l'Atelier. Là sur place, se produisait à chaque fois le même rituel. Nous nous partagions les petites boîtes d'allumettes. A chacun la sienne. J'y mettais un peu d'ouate pour que cela fasse pas trop ding-ding dans mes poches et j'y laissais le nombre de pastilles aux desiderata de ces messieurs-mesdames. Nous étions jeunes, nous prenions des cachets pour vieux. Nous n'étions jamais malades. Nous n'allions jamais mourir. C'était une période de gentillesse pure et de bêtise profonde. L'un étant sans doute le corollaire de l'autre. Ensuite, c'était l'impression d'immersion aquatique jusqu'aux petites heures, en attendant le premier train. Ce matin-là donc, une sorte d'hippie, encore un, se baladait de groupe en groupe en tendant un petit carton. Personne n'en voulait de son écrit. Quand ce fut notre tour, j'avoue que j'étais intrigué et à sa lecture, je fus pris d'un fou-rire. Je l'avais passé à M. mais c'était d'accord évidemment. Sur le petit carton était marqué en un anglais approximatif mais en grandes lettres : « Je suis allemand mais pas nazi. Je cherche un endroit pour dormir. Merci ». Je lui demandai de s'asseoir et lui expliquai qu'il pouvait dormir chez nous mais qu'il fallait prendre le train. On en avait encore pour une bonne heure. Comme d'habitude, le DJ que je n'avais jamais vu d'ailleurs, niché qu'il était dans son alcôve toute peinte en noire avait passé « La vie en rose », version Grace Jones. Le matin, une partie de la clique qui dormait dans les mansardes nous rejoignait pour le petit déj'. On réveilla l'Allemand qui dormait paisiblement. On lui proposa de nous rejoindre pour un déjeuner plantureux : pain blanc, margarine et confiture et café. Un petit dej' royal. A notre grande consternation, le hippie ne voulait pas profiter de nous disait-il. Il empoigna sa guitare, nous demanda comment rejoindre le centre-ville et on ne l'a plus jamais revu -

Vous le croyez-vous ? Ce temps de l'amabilité est-il terminé ? Ce temps de l'innocence n'a t'il qu'une certaine durée ? Dis Manset, toi qui rêves tant de ton Saint-Cloud, serais-je destiné à radoter sur une jeunesse perdue, une pureté dévoilée, dévoyée et fatalement déçue. Une gentillesse qui s'est perdue en route de Siam, des coeurs purs qui sont devenus amers. C'est donc cela qui m'attend Gérard ?

J'ai pourtant vu, en courant ce soir, le long du superbe canal, le petit bonnet rose d'un bébé qu'une maman en vélo promenait ainsi. Il avait en vue le large dos maternel, tout de noir vêtu ; il était ainsi solidement arrimé pour la vie. Serait-elle là cette pureté perdue, envolée, disparue à mes yeux? Devrais-je me perdre dans les yeux de ma propre fille pour le retrouver, ce paradis perdu. Dis Gégé, dis-moi que j'ai tout faux ! Que je n'ai rien compris, pris le mauvais wagon, raté le bon terminus, descendu trop tôt, trop tard, pas en avance, bref, en décalage forcément horaire. Je compulse tes écrits Gégé, j'attends de tes nouvelles. On dit que tu ne vas pas bien, toi non plus ; que tu retournes sur les lieux où tu naquis. Ne te complais pas dans cette nostalgie rance et réponds-moi. Nous attendons -
Commentaires
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Fëartanel
11/05/07 à 15:46
Un premier paragraphe isolé... pour mieux rentrer dans cette bonne tranche de vécu.
C'est charmant, et c'est toujours pareil aujourd'hui. :)

spock27
10/05/07 à 14:56
j'espère
j'espère, lol

tu as lu tout jusqu'au bout, hein! avoue :-]

alain_

kali
10/05/07 à 08:08
Ce n'est plus la même époque il est vrai,mais l'entraide,les délires,l'amitié,ça existe toujours...