Premier Âge

Type : Littérature | Ajout le : 04/09/2005
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Au-delà du couvert des arbres, une voix plaintive s'éleva sur la plaine déserte. Plus loin encore, d'innombrables cris désespérés lui répondirent, éveillant les échos ensommeillés qui reposaient là. La rumeur se propagea, soulevant sous son passage des vols de vautours amassés autour d'une charogne, malheureuse créature vaincue par l'astre triomphant, faisant taire le chant des cigales et des grillons bercés par le vent du crépuscule. Hormis quelques battements d'aile en deçà du mont rocailleux, le silence s'étalait désormais sur la vallée dorée par le soleil couchant.

Une forme noire se dessina sur la large lune rousse. La silhouette d'un Elfe de haute stature, armé d'un arc, jaillit d'un arbre et bondit parmi les broussailles asséchées. Arlaw se redressa lentement et lança une grande flèche de noisetier vers l'horizon assombri. Le grand arc chanta, puis se brisa. Une aura se dégageait de la zone de pénombre où était parti son trait. Arlaw s'avança à pas silencieux, ne prêtant garde ni à son immense ombre allongée démesurément par le soleil, ni aux nuages qui s'amoncelaient au-dessus de sa tête, apportant l'orage latent. Il progressa encore quelques instants puis s'arrêta, stupéfait. Devant lui s'esquissait le cadavre torturé d'une jeune Elfe, et derrière elle se dressait, monstrueux, un démon ; il était grand comme deux Elfes, noir, aux ailes larges et aux pattes puissantes. Ses yeux de feu luisaient dans l'ombre, des flammes sortaient de sa gueule. Dans l'une de ses mains se voyait un grand fouet noir, et dans l'autre, il tenait une arme redoutable : une Etoile du Matin ; il faisait tournoyer cette immense masse de fer au-dessus de l'Elfe inconsciente. Autour de lui crépitaient des flammèches rouges, qui crépitaient à ses moindres mouvements.

L'Elfe s'empara du corps de la jeune fille, et s'enfuit aussi vite que ses longues jambes pouvaient le lui permettre. Alors, qu'il se dirigeait vers le village des siens, Arlaw sentait des larmes couler sur ses joues pâles : le corps lacéré qu'il portait était celui de Silen, la belle Elfe, qu'il devait épouser d'ici peu. En chemin, il croisa trois autres Elfes, qui, éveillés par l'étrange lueur, avaient accouru le plus vite possible. Lorsqu'ils virent Arlaw en larmes, aucun d'eux ne posa la moindre question, ni même lorsqu'ils aperçurent le corps inanimé de Silen. Arlaw reconnu parmi eux Amroth, son meilleur ami, celui avec qui il avait connu tout les plaisir de la vie, toutes les joies, et tous les désespoirs. Ses deux compagnons étaient ses frères : Cened et Henneth.

Arlaw ralentit alors l'allure quelque peu, et ils firent route vers leur sylve natale. Ils parcoururent ainsi plusieurs mille, sans mot dire, et ils pénétrèrent dans la forêt de chênes et d'ormes. Ils ralentirent leur course, et marchèrent hâtivement à travers les grands arbres.
« Les Démons Infernaux sont revenus, commença Arlaw ; leur force est telle qu'ils sont aussi puissant mentalement que physiquement à présent !
– Aujourd'hui est un sombre jour, mais qui sait ce que nous réserve demain ? » se contenta de répondre Amroth.

Ses paroles, lancées légèrement sans attente d'une grande portée, eurent un terrible effet sur son ami. Il devint terriblement pâle, les yeux flamboyèrent et la bouche se mit à trembler. Des mots résonnèrent, paraissant à peine venir de l'Elfe transcendé, qui parla soudain dans une langue ancienne, avec une voix qui n'était pas la sienne, forte, puissante, belle et terrible :
« I·ambar sin ahya ! E itírien ulundo, Valarauko morniello ! Fuiner enutúlier ! Caituvar ambar tennoio ! Aranie ñur' encuivea ! Úvanimor ata cuivielto, tirin Cúma tupal' únótimi eleni, herun lómeo lalala, harala mahalmassen Valaron ! Ai, sin oira lumbule móreo sinome !
– Que dis-tu, ô toi mon ami le plus cher ? fit Amroth, terrifié.
– Ú-iston, je ne sais, frère de mon sang. Il m'a semblé que le souffle des Valar m'avait traversé, et que leurs paroles sacrées avaient été inspirées dans ma bouche. J'ignore ce que j'ai pu dire. A quoi cela ressemblait-il ?
– Je n'en sais trop rien, mais cela sonnait comme des mots de Haute Langue , venus de la terre bénie à l'ouest de la Grande Mer. Là-bas, dit-on, demeurent nos frères de lumière, qui suivirent le Grand Cavalier. »

Arlaw faillit s'arracher une larme. Lui aussi était venu de l'Ouest, il avait suivi la grande marche des Eldar, mais était revenu avec les Noldor, transporté par les paroles de Fëanor. Ses rêves de grandes terres sur lesquelles régner avaient été vite désillusionnés, mais il avait rencontré la belle Silen à la peau de lune et avait oublié tous ses trop vastes espoirs. C'était pourtant une Sinda, Elfe du Crépuscule et parente d'Amroth, mais sa beauté radieuse l'avait ébloui, elle qui si fragile semblait un reflet de l'illustre Lúthien. Arlaw l'aimait profondément.

Lorsqu'il reprit la parole, sa voix n'était qu'un léger murmure :
« Saurais-tu me répéter ces mots ? Les sages disent que les songes des Puissants ne s'oublient jamais.
– Je crois que je le pourrai. »

Amroth réfléchit quelques instants, pendant lesquels son compagnon le regardait, attentif et impatient, suspendu à ses lèvres. Les mots lui revinrent, comme il en va effet de ceux qui viennent des Valar, et il les répéta à Arlaw, qui connaissait l'ancienne langue. Celui-ci pâlit à nouveau, vacillant, et ne put révéler leur sens.
« Comment était le démon ? demanda Amroth, qui n'était pas très délicat.
– Il ressemblait à une immense nuit enflammée, ses yeux étaient de braise, des feux jaillissaient de tous ses membres obscurs, et son cœur était celui d'un spectre, fit Arlaw avec difficulté. Plus terrible encore était l'Arinelen, l'Etoile du Matin qu'il portait dans son infecte main.
– Longtemps seras-tu loué pour ton courage et ton sang-froid, Nobles Oreilles ! dit l'autre, à la fois admiratif et pâlissant à son tour. Puissent-elles ne jamais te trahir, et tes flèches adroites ne jamais dévier ! »
Arlaw sourit, mais répondit gravement :
« Je me rappelle maintenant que mon arc blanc s'est brisé lorsque j'ai lancé ma flèche sur le démon, alors que je ne le voyais pas encore. Dans ma précipitation, je l'avais oublié, mais cela me revient maintenant. Hélas ! Je vois le début de grandes peines, car l'objet me descendait des aïeux, il m'avait été offert par Oromë le grand ! Seul un pouvoir plus grand pouvait le faire faillir, et je vois maintenant que le démon était envoyé par le Noir Ennemi ! »
Amroth était maintenant plus pâle que la brume, et ses yeux reflétaient la terreur tandis qu'il entendait le nom de l'ennemi dans sa langue maternelle . Il voulut s'obturer les oreilles, mais le désir de parler l'emporta sur la crainte :
« Ainsi je commence à partager ton pessimisme… Qu'allons-nous faire ? »

Mais à ce moment-là, un profond grondement se fit entendre, glaçant le sang de tous ceux qui le perçurent ; Au-dessus d'eux, une étrange lumière rouge apparut entre les belles feuilles des grands arbres. Arlaw pleura :
– Vite, dépêchons-nous, je pense qu'à présent, il faut aller avertir la Dame de notre sylve. Nous sommes maintenant menacé par un danger que nous ne connaissons pas, et que nous ne pouvons voir…

Sur ce, ils s'élancèrent tous les quatre à nouveau à travers les bois odorants, où les mousses tapissaient le sol, où les troncs blancs des bouleaux, et leurs feuilles pâles scintillaient. Dans cette course effrénée, Arlaw, le plus vigoureux des Elfes, portait toujours son amie feue, et refusait de la laisser porter à quiconque le lui proposait. Leurs pieds légers effleuraient à peine le sol, tandis que leur course les menait plus vite que celle des biches dans les bois. Rien ne semblait pouvoir les épuiser, et bientôt ils arrivèrent à la première cataracte de la rivière, flanquée d'une passerelle d'avant-garde où de nombreux archers pouvaient tenir sans aucune difficulté. Alves, un bel Elfe s'y trouvait, et faisait le guet ; il vit les quatre jeunes Elfes foncer dans sa direction, et Arlaw monta lestement d'une main le long de l'arbre ; arrivé là-haut, il déposa le corps de sa bien aimée, et recommanda à Alves de bien veiller sur son âme envolée. Puis il redescendit, pour se diriger vers le cœur de la forêt avec ses compagnons, là où se trouvait la Dame des Elfes, la Dame de la Forêt.
Sa demeure sylvestre, malgré sa vétusté, puisqu'elle n'était qu'une simple chaumière suspendue parmi les arbres comme la façon elfe en avait coutume, était la véritable âme de la forêt, plus en vérité par son hôtesse que par son aspect matériel, émanant de sérénité et de noblesse. Elle avait été édifiée à la manière des Laiquendi, ses piliers sculptés à l'image des arbres pour s'y mêler totalement, fleurie de grandes plantes grimpantes qui dissimulaient toutes ses aspérités. Çà et là, quelques Elfes montaient la garde dans les broussailles, armés de petits arcs aux flèches empoisonnées. La Dame de la Forêt y vivait simplement, n'ayant nul besoin des fastes nécessaires aux mortels pour affirmer son pouvoir, puisqu'elle avait été désignée par son peuple qui l'aimait chèrement.

Lorsque Arlaw et son compagnon arrivèrent, elle les attendait déjà, prévenue par des messagers. Après de longs bégaiements dus à leur essoufflement et leur précipitation, ils parvinrent à narrer dans sa quasi-intégrité les faits terribles dont le destin les avait chargés. Peu à peu, à mesure que les deux porteurs de nouvelle s'avançaient dans leur récit, la Dame des Elfes révélait des traits rongés par le souci et l'accablement, semblant alors en savoir plus que ses deux interlocuteurs. Elle leur apprit alors que d'autres Elfes lui avaient rapporté de semblables paroles, et qu'elle demeurait impuissante. Ces faits étaient d'une nature trop grave et trop importante pour que sa science puisse y apporter quelque chose.
« Qui donc, alors ? demandait Amroth.
– Ma raison doute, disait la Dame, mais mon cœur me dit qu'il vous faut chercher un roi instruit du savoir des Valar.
- Parce que tu es mon ami, parce que l'aventure t'attire, et enfin parce que tu voulais me montrer que tu n'es pas un froussard. Ai-je oublié un point ?"
– Il nous faudra donc aller au-delà du Gelion, où demeurent les Princes Noldor qui ont demeuré à l'Ouest et se sont tenus aux pieds des Puissants, au Mahalnaxar , fit Arlaw, en prononçant avec tristesse ce mot valarin , évoquant la gloire de sa race, quand les rois des siens couraient par les demeures des Valar.
– En effet, fit la Dame sylvestre avec un maigre sourire. Vous disposerez pour cette nuit de l'hospitalité de ma maison, et demain vous partirez en quête. C'est une mission dont je vous charge au nom de toute la Sylve.
– Merci de cette honneur, ô Dame céleste de nos bois immortels. Soyez certaine que nous la remplirons autant que ce pourra. Silen était…
– Je sais, Arlaw. Paix à son âme, puisse-t-elle trouver dans les Cavernes la sagesse de Nienna, et rejoindre rapidement les contrées de nos peuples. »
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