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Mots : 1248
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Il m’avait au moins posé la question 5 fois depuis que j’étais arrivée. A moins que ce ne soit pas lui les autres fois. Laisse moi me rendormir. De toutes façons je ne sais pas quoi te répondre.
Blanc, laissez moi revenir au blanc, laissez ce corps qui ne m’appartient plus vivre de ses sursauts nerveux …
« -Alors je vous repose la question si vous n’avez pas compris, Mademoiselle : vous voulez faire quoi plus tard ? »
Je dois faire un effort pour comprendre cette phrase aussi longue. Sans succès. D’un filet de voix, je murmure
« -Excusez moi, je n’ai pas compris… »
Laissez moi me taire.
J’essaye de ne pas pleurer. Les meubles me sourient d’un air malsain et ça m’empêche de me rendormir … ça ne se voit pas mais ils me tiennent par le nombril, les bras, les jambes, même les poumons. Ca ne se voit pas mais les parallèles se rencontrent dans le plafond et tout tourne lentement autour d‘elles. J’aimerais me liquéfier pour cesser de trembler et couler à travers leur espèce de lit pour rejoindre le sol et m’y fondre, pour qu’ils cessent de me poser des questions.
« -Vous pourrez vous déshabillez seule ? »
Un des hommes qui s’affaire autour moi me tend une espèce de grande chemise blanche qui ne se ferme que par un bouton dans le dos. Il faut que je la mette, je crois. Dans ma tête, la lenteur rattrape la vitesse de mes idées et tout se mélange. Les néons vont me voir et montrer aux autres à quel point je suis laide et ridicule.
Ca va, ça j’ai compris. Difficilement, en oubliant toutes les secondes par quels orifices retirer mes bras et ma tête de mon pull, je me déshabille. J’aimerais bien qu’ils ne me voient pas nue. Oh, et puis après tout, je m’en fiche, je vais m’endormir, ils vont me laisser, et voilà …
Ah oui, la question. Les mots ont enfin pris une signification dans ma tête et je crois que ce que je vais réussir à tout dire. Si j’arrive à cesser de trembler pendant 5 secondes.
« -Je … je suis en prépa, mais c’est pas vrai. L’année prochaine … pharma. Recherche ou hôpital »
Pendant que l’un des hommes m’aide à enfiler la chemise, le gros type aux questions rigole.
« -Pharma … vu l’usage que vous faites des médicaments, ça n’est pas une bonne idée, je crois »
Je ne comprends pas. Ses phrases sont trop longues.
Et toutes ces fourmis invisibles qui construisent des murs déjà debouts et vibrent, vibrent, vibrent…Elles sont électriques. Elles mangent la peinture. Elles m’attirent comme les meubles, mais rien ne répond en moi. Chaque mouvement me demande une concentration énorme et pourtant, je ne me sens pas les effectuer. Je ne suis plus que spasmes et tremblements, presque tranquilles dans leur régularité.
Je me recouche sur leur lit , ferme les yeux et souris bêtement. Je suis une enfant. J’ai le droit d’oublier.
« C’est bon, Mademoiselle, maintenant vous pouvez dormir si vous voulez »
Un autre type me parle à ma gauche. Trop long aussi, ce qu’il dit, je comprendrai plus tard.
Je remarque qu’il tient quelque chose dans la main.
« -Vous savez, ma cousine est très intelligente, comme vous, et elle se fait les mêmes trucs »
De quoi parle t il ?
Il a l’air gentil, il a des lunettes énormes. Il ne veut pas me forcer à sortir des mots qui meurent avant leur accouchement dans ma tête. On dirait qu’il n’a pas remarqué que je suis toute nue sous ma chemise. J’ai froid. Je tremble trop. Je ne pourrai jamais me rendormir maintenant.
Ce qu’il tient dans sa main, je réalise que c’est mon bras. Gauche. Ah … celui avec les cicatrices. Je comprends pourquoi il a dit ça. Doucement les nœuds se défont dans ma tête. Les sensations éclosent une à une, entre lucidité limpide et inconscience. Je veux reposer mon bras près de mon corps pour avoir un peu plus chaud mais le type me le lâche pas quand j‘essaye de le retirer.
« -Non, attendez, je vous pose une perfusion de potassium. Il faut faire redescendre la vitesse de vos battements cardiaques. Le débit n’est pas trop rapide ? Si vous avez un peu mal, dites le. » Je n’ai même pas senti l’aiguille.
Il repose doucement mon bras sur mon ventre. J’ai la sensation qu’il va le traverser. Comme si j’étais gaz et chair solide à la fois, éther et matière. Dans la salle, les meubles vibrent moins et n’émettent plus de menace sournoise.
A moins que ce ne soit le gros type aux questions.
Mon cœur dans mes oreilles est prêt à exploser.
Quelqu’un rabat les couvertures sur moi.
« -Vous allez passer la nuit en salle de réanimation. Ca ne va pas être drôle mais vous n’avez pas le choix. »
Le brouillard se dissipe un peu, on dirait. Quelqu’un pousse mon lit. Le mouvement canalise les parasites qui se sont installés sous ma peau. Derrière mes yeux fermés, je perçois les changements d’éclairage, les pas. Et on s’immobilise. J’ouvre les yeux. Autre lieu. A côté de moi, une énorme dame presque nue dort, tournée sur le côté. J’essaye de me tourner vers le côté opposé. Une douleur traverse mon bras. Ah, oui la perfusion. Le bruit des machines remplace le boucan que j’ai essayé de faire taire dans mon corps. Ici, on vit, et c’est comme ça. Pas de pitié pour les déserteurs, retour au bercail, solidement arrimé à des électrodes et des tubes en plastique souple.
Et soudain, le barrage derrière lequel mes pensées étaient retenues cède, elles s’infiltrent dans mes yeux comme le sang qui remonte dans le tube de ma perfusion.
J’ai du bouger trop brusquement.
Je n’ai pas appris ma colle de physique, Galton va m’assassiner à coup de moments cinétiques.
Combien de temps pour évacuer une overdose ? Et une rupture ? Et des années de silence ?
Je ne veux pas que les gens sachent.
J’aurais du vider la bouteille et ne pas revenir à la maison après.
Ma sœur. J’ai honte. J’aurais du penser à elle.
Et puis, quelque un pose sa main sur mon front et me caresse doucement les cheveux. J’ouvre les yeux La blancheur du plafond transperce ma rétine avant que je puisse voir qui est là.
« -Ne t’inquiète pas. Nous repasserons te voir demain. »
Mon papa m’a caressé les cheveux.
Quelque chose se fend et crève en moi.
Sa main sur mon visage m’a demandé pardon pour le passé et m’a dit qu’elle serait là demain.
Maintenant, je peux dormir.