Longtemps, je me suis couché de bonne heure

Type : Littérature | Ajout le : 07/07/2007
Note de l'auteur :
Pendant quelques mois, j'ai fréquenté un site conçu comme un atelier d'écriture virtuel; je continue de mon côté en suivant le thème proposé chaque mois. Cette fois, le thème qui est proposé pour deux mois, vacances oblige, devait commencer le texte impérativement. "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" pour se rappeler ce cher Marcel. J'ai longtemps (c'est le cas de le dire) chercher ne fut-ce qu'un embryon d'idée, une fois fais, le texte fut écrit en deux jours.
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Longtemps, je me suis couché de bonne heure. C’est un fait et je ne j’ai jamais caché que je n’étais pas d’une nature très nocturne. Les lumières matinales peuvent également être blafardes. Je l’admets. Bien volontiers. Le lever du soleil est une pure merveille mais il faut pour que celui-ci se déguste que la belle saison soit également au rendez-vous et il y eut, je le crains, quelques rencontres manquées. Néanmoins, ces lumières un brin lugubres qui enveloppaient doucement mais sûrement ma chambre et le reste de l’appartement que je redécouvrais lentement, dans l’état comateux de ceux qui n’ont pas eu leur temps de sommeil, me semblaient bien plus douces que les obscures buées lumineuses qui annoncent la nuit. Ainsi, je décidai peu à peu d’avancer l’heure de l’endormissement et ainsi, devancer pareillement de réelles frayeurs. Mais peut-on conjurer un conte de fée quand l’heure a sonné pour lui d’entrer en scène, lui qui emmène son petit monde, de gré ou de force. Car moi, qui était un employé, certes modèle, ponctuel, de nature fort effacée, je fus embarqué dans ce mélodrame qui ne fera rire que ceux qui le voudront bien.

Mais revenons à ma petite personne.. De corpulence plutôt mince, je tentais de me remodeler le corps en allant en ces salles où des vrais monstres soulèvent des masses impressionnantes. Pour ma part, mon petit casse-croûte vite avalé, je m’engageais dans des travaux dignes d’un Hercule d’une plus petite stature. Cela me convenait et l’image que me renvoyait la glace ne me semblait pas si déplacée. Pas de Casanova donc dans ce miroir réfléchissant mais pas un laideron non plus. Je précise la chose, vous comprendrez mieux par la suite…

Vous ai-je déjà parlé de conte de fées ? Oui, il me semble. J’avoue qu’y vivre n’a rien de plaisant. Ca vous tombe dessus, cela semble interminable et la fin est incertaine, voire très déplaisante. Vous l’ai-je aussi dit celle-là ? Non, je ne le pense pas. Mais revenons aux prémices de cette drôle d’histoire qui n’a de drôle que de nom et qui semble plus étrange qu’hilarante. Car s’il est une chose dont je suis sûr est que longtemps je me couchai de bonne heure et qu’un jour, je ne savais jamais plus avec qui j’allais me réveiller. Ou plutôt, que je vous précise, je ne savais jamais qui serait à mes côtés à mon réveil.

Oh non !, je ne vous blâme pas de prendre ce petit air pincé que je vous vois esquisser-là. Que nous chante-t-il ce beau damoiseau qui fait les yeux doux en nous racontant la chose? Ne pas savoir avec qui on couche et ne plus se rappeler le nom, voire le prénom de la fille qui se prélasse à ses côtés. C’est d’un drôle, c’est d’un commun. Ca s’appelle les amours d’un jour mon petit précieux, ou plutôt le simple résultat d’une nuit bien arrosée! On se lève un peu dans les vapes, on déjeune et on boit beaucoup de café, on se fait de vagues bisous quand on émerge enfin, on échange des numéros du G ou les courriels quand la bienséance sied encore un peu chez l'un ou l'autre partenaire, souvent tout faux bien sûr et puis salut mon vieux, ma veille, en route pour de nouvelles aventures... Mais, je vous le dis, cher lecteur, toi qui as la bonté de me lire, dans ce conte de fée, il n’y a pas d’elfes et de beau damoiseau, ni de petites sirènes qui agitent des délicates clochettes pour annoncer une fin heureuse car de fin heureuse, il n’y aura pas. Si je suis dans un conte où le café à un bien le goût du breuvage corsé, le reste des troupes semblent jouer selon un code que je ne connais pas. Tout cela est bien irréel et j’en ai marre et commence franchement à flipper. Oui, oui, je me suis longuement pincé. Je me suis frotté les yeux et je me les frotte encore plus vigoureusement ce matin car je sais, je sens, je pressens que ce conte de fée s’est transformé en cauchemar. Mais n’anticipons pas. !

Si je parle de matins, il faudra bien que je m’en retourne au tout premier matin, celui où comme dans toutes bonnes histoires, CELA a commencé. Ce matin-là, celui où tout précisément à débuté, j’étais particulièrement groggy. Je voulais me lever pour préparer le petit déj’, histoire de sortir de cette torpeur car les couche-tôt, on le sait… se lèvent tout aussi tôt. C’est très fâcheux, je vous l’accorde. Je me levais donc ce matin. Ce devait être un matin comme tous les matins sauf que dans ce grand lit version king size, tous les célibataires endurcis ont de grands lits, c’est une loi quasi universelle, il y avait une forme allongée. Encore indéfinissable pour le moment, d’où émergeait de la couette, mais à peine, quelques mèches de cheveux blonds. J’avais semble-t-il dormi avec une blonde et elle s’appelait Elisabeth. Je le sais car après la première vague de surprise passée, je me suis un peu ressaisi et j’ai cherché ses vêtements. En passant, je fis le tour d’un appartement de grand luxe que je ne reconnu pas. Ces vêtements étaient soigneusement rangés sur le sofas, manteau de bonne facture, écharpe, des souliers, le reste devait être encore dans la chambre. Je fouillai ses poches et j’y trouvai son porte-feuille. Je recopiai le maximum de renseignement. Elisabeth avait également un nom fort sérieux en l’occurrence… Ducpétiaux. J’appris également son adresse, elle avait donc un logement. Pas une SDF. Ouf ! Non franchement, un beau loft vu le quartier. J’ai également vu une pochette d’allumettes au nom d’une boîte tout aussi inconnue. Les boîtes et moi n’avons jamais fait bon ménage et pourtant, j’avais bien rencontré Elisabeth quelque part.
Dans un état second, je me dirigeai vers la cuisine. Préparer le petit déjeuner ne se fait jamais sans bruit. Bientôt apparu Elisabeth après ce tapage et le monde ne fut plus qu’Elisabeth et Patrick. Hé oui!, c’est ainsi que je me prénommais à présent. Et Patrick et Elisabeth prirent leur premier petit déjeuner ensemble. D’abord, on ne trouvait toujours pas les choses du premier coup dans ces innombrables armoires, dans ces pièces aux dimensions princières mais on s’y habitua bien vite et le monde ne fut plus que dynamisme et ambiguïté. Ma blonde, ma nouvelle conquête était un véritable feu follet, m’entraînant dans une course de feu et de folie. J’allais au bureau, un monde nouveau lui aussi, avec des collègues à côtoyer mais aussi des collaborateurs à qui commander. Comme une belle mécanique bien rôdée, je préparais des dossiers dont je ne connaissais absolument pas ni les tenants ni les aboutissants. Je parlais à des gens dont j’ignorais tout, le nom, la fonction. Je discutais chiffres et prévisions avec un patron que je connaissais pas plus. Dans ce monde de l’étrange, je me faisais poisson dans un monde d’eau. Et ce monde aquatique n’en avait pas moins des allures de mauvais décors de cartons pâte, remplis de sourires en coin, envahis par tous ces petits sous-entendus compris par tout le monde sauf moi et tout cela me ravissait… sur le moment même. Disons… que tout à temps !

Elisabeth n’était pas une conquête d’une nuit, elle est revenue le jour suivant, puis les jours d’après. Nous vivions comme un couple qui apprend à se connaître mais sans projet d’avenir. Là résidait cette ambiguïté. Apprendre comment concocter un dossier me paraissait relativement facile, jongler avec les sentiments, surtout quand ils ressemblent plus à des faux-fuyants qu’à de véritables émotions est très perturbant. Je continuai mes routines. J’allais plus souvent à la salle, la sueur, elle, à toujours ce vrai goût du sel, quand j’y goûtais, j’étais au bord de l’évanouissement, tellement cela me semblait vrai, humain, contrôlable. On dînait assez bien en ville. Après les films et les opéras, je filais au lit. Elisabeth me rejoignait après. C’était, je l’avoue avec le recul, parfois une belle vie. Le déclic fut le restaurant El Galerio. C’est un resto assez chic. Aucun problème pour nous car nous avions les moyens. C’est elle qui avait proposé cette adresse. On y est bien reçu, la vraie classe. Les serveurs sont invisibles et pourtant efficaces et toujours, toujours très polis. Nous y avions bien mangé. C’est la moindre des choses. Un moment, après le dessert, Elisabeth s’est excusée et est allée aux toilettes et … elle n’est jamais revenue. J’ai patienté quelques minutes, puis pour m’occuper les mains, j’ai pris un journal politique bien côté. J’ai attendu une demi-heure puis à bout de patience, j’ai demandé l’addition. Raté, tout était déjà payé. Dire que je suis rentré au flat dans un état confus est un doux euphémisme. Tout était vide. Les placards ne contenaient plus que mes affaires. Tout ce qui appartenait à Elisabeth s’était volatilisé. Uppercut !
Et je repris ma routine en tant que Patrick. Mais seul. Il y avait moins de connivence au boulot mais je m’en foutais. Je faisais du fric, le loyer était astronomique, le plein d’essence aussi. Faut assurer mec, alors assure. La solitude me pesait. J’étais devenu accro. Tout plutôt que cette vie d’esseulé, même cette vie factice que l’on m’imposait. Un soir, n’y tenant plus, je cherchais avec plus d’ardeur des traces de mon ancienne conquête et comme dans un mauvais polar, je tombai sur une boîte d’allumette avec le nom d’une disco. Je ne réfléchissais plus. J’enfilai ce qui me semblait convenir pour l’occasion, croisai les doigts pour qu’on me laisse entrer malgré le label bien visible « suis très seul ce soir » sur le front et je me jetai dans la gueule du loup avec l’enthousiasme du jeune marié. Cette boîte, c’était comme ma vie actuelle. Tout était en faux, les cocktails pareils, les serveuses au bar interchangeables, jamais les mêmes quand on recommandait son cinquième cocktail. Des corps enlacés sur les passerelles. Des tas. Des hommes avec des hommes mais qui matent d’autre homme, moi par exemple. Des femmes seules mais qui n’ont pas envie de le rester. Des beautés fatales qui font tout pour le rester, seules, bref, un monde auquel je ne comprenais rien et où tout était à apprivoiser. J’étais bien cuit. Je dansai comme un sauvage. J’ai dû un moment laisser ma veste à la loge, revenir complètement bourré pour mieux suivre le boum-boum hypnotique de la bande son. Puis tout a eu une fin. Mais la même. Du moins, je suppose. Il y a eu un black-out et je me relevai quelques secondes plus tard de mon lit. Je n’ai même pas dû me retourner pour savoir qu’un corps, un nouveau corps était à mes côtés, dans mon lit. Elle était tout en noir. Sa chevelure mais aussi sa peau. Tout le contraire d’Elisabeth, cette Nadine.
Nadine était la poésie même. Une grande discrétion, un plus grand détachement aussi. Des absences plus fréquentes, mais des retrouvailles sincères aussi. Nadine était une splendeur, n’empêche qu’après quelques semaines de train de vie de couple en sursis, elle proposa d’un ton détaché d’aller au restaurant. Dois-je vraiment vous préciser son nom et comment tout a fini, détaillé le regard à peine peiné du serveur quand on réclame l’addition qui immanquablement était déjà payée ? Et cette vie continua et me parut de plus en plus cinglée. J’en avais assez. J’allais de plus en plus souvent en boîte, ne m’étonnait plus de ces réveils avec de nouvelles Georgette, Pascaline et Guillemette. Aucune ne me convenait, aucune ne me ferait revenir Elisabeth et je n’en pouvais plus de n’avoir aucun contrôle sur ma vie. Celui qui la menait devait bien rire. Qu’il y en ait un dans cette histoire qui en riait me faisait grandement plaisir ! Moi, je ne tiendrai plus longtemps le coup.

Encore une fois, le sort ou appelez le comme vous voulez décida pour moi. Je retournai une nouvelle fois dans cette boîte, véritable faille du temps où je me rappelais comment j’entrais, jamais comment j’en ressortais. Ni dans quel état, ni avec qui. Ce matin, je pris plus de temps à m’éveiller. Ne dit-on pas que les femmes ont un sixième sens plus développé ? Mais pourquoi je parle de femme, moi ?

Je me levai et me retournai. J’avais déjà vu le petit mot placé de mon côté du lit. J’hésitai à me retourner et pourtant il le fallait. Quand je le fis, je vis un corps d’homme assez musclé à mes côtés. J’étais déjà au-delà des surprises dans cette nouvelle vie. Et je pris la chose avec fatalité. Un homme à mes côtés ! Avais-je changé mes habitudes sexuelles, serais-je devenu homosexuel en une nuit ou bisexuel ou bien le grand Démiurge en rajoutait une couche. Je lisais distraitement le mot sur la table de chevet. « Bonjour Elisabeth, je sais que tu te lèveras avant moi, fais-comme chez toi [je n’étais donc plus chez moi], le café se trouve…. Tu trouveras du pain à… signé… ». Non, je ne voulais pas lire ce prénom. Je refusai. C’était un niet catégorique. Je me levai le plus calmement possible mais ce ne fut pas chose aisée. J’étais complètement nu. Enfin non, j’étais complètement nue. Oui, vous avez bien lu, j’étais redevenue une femme, j’étais Elisabeth ou un ersatz d’Elisabeth et je refusai ce joli coup de théâtre. Je me levai plus promptement. Je pris ma lingerie intime qui traînait à terre, me lavai à l’eau froide. Pour les vêtements sur le sofa, je les endossai après avoir trouvé une culotte et un soutien-gorge propres dans la profondeur de mon énorme sac à main. J’étais habillé tout sauf sobrement, impropres à une telle heure. Je sortis aussi vite que possible. Je pris en passant des sucreries dans la première pâtisserie que je vis et je m’enfilai plusieurs tasses de café dans une brasserie. Quand je fus assez réveillé, tout en évitant les regards appuyés des travailleurs de grand matin qui constituaient le plus gros du lot des clients, je fouillai mon sac à main. Je trouvai une carte d’identité à mon prénom. Le nom, vous l’aviez deviné, n’est-ce pas ?, ainsi que l’adresse de mon véritable logement. Je m’y rendis aussitôt. J’étais une Elisabeth d’apparence avec la conscience d’un certain Patrick. La partie était mal partie mais je ne défilerai pas. Je ne me défilerai plus. J’ai fouillé tout l’appartement, plus modeste que je m’attendais mais agréable quand même. Tout était en place, je savais où aller bosser lundi matin.

Comme tous les soirs, je me couchai de bonne heure. Advienne que pourra !
Commentaires
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Libellule Rouge
08/07/07 à 13:19
C'est vrai que c'est ultra accrocheur. La fin a peut-être aucun sens, mais c'est pas grave, on dirait presque que ca en devient un événement commun!

J'aime beaucoup le style employé, parfois les références à la description m'ont fatigué, mais sans plus. Vraiment très bien^^

Burn
07/07/07 à 20:57
Weird...
C'est assez weird, mais j'ai quand même accroché. J'aime le style (qui me rapelle un peu mon style d'écriture, du genre à toujours parler au je, décrire l'environnement autour et puis pouf, on part dans notre pensé et on change de sujet complètement).

L'histoire se passe un peu vite et des fois on a de la misère à suivre. On est à un endroit et puis pouf, on est au resto et puis pouf, on est à la discothèque. Je comprends cependant que le texte se voulait court. On s'y retrouve quand même, c'est juste qu'on se dit "ha! on est rendu là maintenant".

Pour la finale, je ne m'y attendais pas vraiment, elle est bien amené même si elle est assez bizarre.

Pour l'atelier d'écriture que tu parlais, tu peux m'en dire plus? Ça l'air intéressant et je suis toujours prêt à intégrer des nouveaux concepts littéraires à E-Toile.

Burn