Les Silences d'Anna

Type : Littérature | Ajout le : 27/08/2005
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Mots : 21036
<b>Les Ombres Sur l'Eau</b>

<b>Chapitre 1</b>

Assise sur la fenêtre de sa chambre qui lui offrait une superbe vue sur Pleasant Valley au Texas, Anna se délectait du paysage verdoyant clairsemé de bovins ruminant paisiblement. Sans se lever, elle prit la guitare sèche posée sur le bord de son lit par le manche et fit corps avec avant de chercher de la main gauche la note qui ouvrait le morceau. La tête ailleurs, le regard perdu dans le vide et un léger sourire au coin des lèvres, Anna entama la musique qu'elle avait elle-même composée. Elle grattait doucement du bout des doigts les cordes qui produisaient un son véritablement enchanteur ; elle-même sembla s'évader par la fenêtre pour voler tranquillement au-delà des champs et de forêts, effleurer les montagnes, traverser les océans…

Alors qu'elle jouait parfaitement, le regard d'Anna se perdit dans le vide, ses yeux grands ouverts s'écarquillaient à mesure qu'elle grattait les notes, lui donnant un air ahuri. Il émanait de sa personne une certaine sensualité, surtout lorsqu'elle jouait ainsi, sur le bord de sa fenêtre ; sa peau légèrement pâle et douce s'étirait et se détendait au rythme des notes, alors, son visage s'illuminait de satisfaction. Ses yeux verts maquillés de noir brillaient d'une certaine malice et intelligence, ses fines lèvres rouges esquissaient un sourire simple et timide s'ouvrant de temps en temps sur de petites dents de porcelaine. Elle était née avec ce petit visage rond et joufflu. Justement, ses joues n'étaient pas grosses, mais ronde, et cela lui allait à ravir, aussi rondes que son petit nez peu commun. Ses cheveux légèrement frisés semblaient aussi noirs que le charbon, malgré qu'il furent teintés de rouge sur les pointes. Toujours ramassés de différentes façons, ils révélaient en elle une fantaisie débordante. La fantaisie. Voilà ce qui pouvait définir Anna, car elle était toujours très enthousiaste, joyeuse, positive, «*fraîche*» comme elle se plaisait à se le dire. En plus de ces qualités, cette jeune femme s'avérait très intelligente et avait d'ailleurs intégré une prestigieuse école de philosophie dans la ville attenante, où elle avait achevé avec succès et félicitations sa première année. Douce, affective, drôle, intelligente, timide, et mignonne ; tels étaient les principaux traits d'Anna, véritable cœur à prendre, car elle n'avait jamais joui d'un amour réciproque.

Lorsqu'elle se réveilla soudainement, comme sortie d'un cauchemar, elle était encore assise sur le bord de sa fenêtre, sa guitare sous la main, mais dehors, le soleil avait fait place à la lune et la nuit nappait les plaines. Elle lut l'heure affichée au plafond par le retro-réveil ; il indiquait trois heures. Mais peu lui importait l'heure qu'il était ; elle s'était simplement endormie. Sa petite bouche s'ouvrit toute grande et elle bailla longuement en s'étirant, puis se décida à enfin quitter son perchoir. Elle posa sa guitare au pied du lit et s'étendit sur ce dernier. Sans même se changer, elle se glissa sous la fine couette d'été et chercha la position adéquate à son sommeil. En attendant Morphée, elle jouait avec la chaînette qui joignait son percing à l'oreille et son collier. Un pendentif y était attaché, c'était une sorte de pierre bleue taillée comme un diamant, mais ce n'en était pas un. Le cliquetis des maillons la berçait et elle s'affaissa bientôt, partie pour de beaux rêves…

Depuis sa toute jeunesse, elle avait une amie du Canada qu'elle n'avait jamais rencontrée et répondant au nom de Adeline, elle prétendait avoir des racines dans l'Ancien Monde, c'est pourquoi elle étudiait la géographie et l'histoire de celui-ci, des études qui fascinaient la Canadienne impatiente de tout savoir sur l'Ancien Monde. Elle parlait depuis longtemps de s'offrir un périple au-delà de l'océan, là où, disait-on, la vie avait été rendue impossible.

* * *
Après un court sommeil, Anna se réveilla vers les sept heures du matin. Le soleil qui était déjà levé caressait doucement son visage souriant. Les rares oiseaux qui troublaient le ciel encore jaunâtre chantaient l'automne ou l'été mourant en venant picorer les graine laissées de l'autre côté de la fenêtre. Après un soupir et un bâillement étiré, la jeune femme ramassa délicatement les quelques mèches qui lui tombaient sur le visage et se leva rapidement. Elle s'habilla à grande hâte et après un bref passage dans sa salle de bain où elle se fit toute belle, elle sortit de sa chambre. De l'autre côté du couloir, ses parents dormaient encore en toute quiétude, c'est pourquoi elle s'aventura dans les escaliers ,qui avaient une dangereuse tendance à grincer, à pas de loups. En arrivant dans la cuisine, une grande pièce éclairée par deux vastes fenêtres, la maîtresse de maison numérique souhaita à Anna une bonne journée et lui annonça des prévisions météorologiques plutôt favorables en même temps que sa ration énergétique matinale était à retirer dans le synthétiseur alimentaire.

Elle marcha donc vers la machine blanche ressemblant à un four occupant une grande partie du buffet séparant les deux fenêtres et en sortit une petite assiette contenant une sorte de gelée jaunâtre qui pouvait s'apparenter, avec un peu d'imagination, à du blanc d'œuf…Ce breuvage était un concentré de toutes les vitamines en bonnes proportions dont une femme comme Anna avait besoin pour la matinée, et s'il s'avérait peu appétissant, elle n'en fit qu'une gorgée.

La fille de la maison ignora le blabla prolixe de la voix numérique et enfila son gilet et ses bottines avant de sortir par la porte principale ; celle qui donnait sur la vallée qu'elle pouvait contempler de sa chambre.

Dehors, l'air était sec et chaud, les voisins ne s'étaient pas encore levés, pas plus certainement que le quartier résidentiel de Johanburg tout entier…Anna s'engagea sur le trottoir et se rendit à l'arrêt d'aérobus qu'elle avait coutume de prendre à chaque fois qu'elle montait en ville, ce qu'elle faisait régulièrement en périodes de cours pour se rendre à l'université, pour aller faire le ravitaillement en matière énergétique ou faire l‘acquisition, en l‘occurrence, d‘une mise à jour du programme de maîtresse de maison. Ses parents détestaient monter à la ville, endroit sombre et monotone où régnaient la pollution et les brigands des hautes strates de l'administration comme de la planète…

Sur le chemin elle avait vu circuler quelques voitures silencieuses à hydrogène, les premières personnes à aller travailler tôt le matin. Arrivée à la petite station dont l'accès exigeait une présentation digitale, Anna trouva deux ou trois personnes qui montaient également à la ville, dont Yann, un jeune homme fort sympathique qu'elle connaissait depuis le collège. Après s'être salués comme il se devait, les deux amis se mirent à discuter en attendant l'arrivée de la navette.

Cette dernière ne tarda pas ; le bruit sourd de ses moteurs à hydrogène combinés avait en effet trahit sa discrétion dans le ciel. Il s'agissait d'un engin métallique reflétant très bien les rayons du soleil. Sa forme évoquait la carapace d'une tortue à coup de serpent d'une trentaine de mètre de longueur. Les tuyères des réacteurs embusquées sous chacune des deux ailes à géométrie variable se contractèrent pour diminuer le flux d'énergie et permettre à l'aérobus de léviter un court instant à hauteur de la station, juste le temps nécessaire aux voyageurs pour embarquer.

Le vaisseau s'éleva dans les airs dans un ronronnement régulier puis pivota sur lui-même de façon à faire face au Nord et les tuyères se dilatèrent à mesure que la poussée de l'engin augmentait. Avec un angle ascendant de quarante degrés, l'arrivée à New Lubbok était assurée en à peine cinq minutes. Bientôt, la tortue géante perça la strate nuageuse et coupa les réacteurs ; elle arrivait dans le champs visuel de la ville. Celle-ci apparaissait en effet sous les yeux toujours aussi impressionnés des villageois. Les villes était de titanesques champignons dont le pied semblait prendre racine dans les nuages, des champignons gris virant au marron à cause de la lumière solaire filtrée par la pollution omniprésente. Comme suspendues par un fil invisible à la voûte céleste, ces villes s'élevaient à la force de coussins d'air plus puissant encore que des anticyclones, à une hauteur moyenne de quinze milles mètres. Construites sur une plate-forme de plusieurs milliers d'hectares, les infrastructures résultaient d'un manque cruel d'imagination mais d'un besoin infini de la part des hommes de construire droit, symétrique et pratique. Les buildings jouaient au chat et à la souris, montrant au ciel et aux centaines de milliers de transporteurs cheminant dans l'espace aérien quelque enseigne publicitaire bariolée de couleurs hideuses. A cette forêt de constructions monotones s'ajoutaient de très hautes cheminées émergeant des usines construites au cœur du chapeau du champignon et déversant leur gaz nullement filtré directement dans l'espace.

Les «*Factories Town*», comme les grands de ce monde se plaisaient à nommer ces villes, étaient la réponse qu'ils avaient jadis donné aux écologistes pointant du doigts les conséquences catastrophiques de l‘effet de serre. Nécessitant un investissement financier inqualifiable, la mise en place de ces villes volantes relançaient cependant l'activité économique par l'offre colossale d'emploi engendrée et l‘infinité d‘avantages offerts. Ensuite, toutes les industries américaines y délocalisèrent rapidement leurs usines, car il y était nettement plus facile de se débarrasser des gaz nocifs en les rejetant directement dans l'espace très proche, réduisant ainsi au silence la question des gaz à effet de serre. De plus, l'État imposait aux quartiers résidentiels de ce monde supérieur un loyer misérable pour proposer un asile plausible aux populations immigrés de l'ancien monde fuyant la guerre et les régimes dictatoriaux. Les Factories Town était l'œuvre pharaonique des hommes, New-York avait ainsi été la première des villes à avoir été rebâtie dans le ciel…

* * *

Mais ces aspects de la ville était rapidement oubliés par les terriens qui n'y étaient la plupart du temps qu'occasionnellement de passage. L'aérobus arriva au terminus du trajet et Anna en descendit la première. Elle fit un signe de la main à Yann qui prenait une autre direction qu'elle et s'enlisa avec une certaine hâte dans Down Street, la rue fourmillant de milliers de piétons et qui séparait les quartiers résidentiels craignos des riches zones industrielles en plein essor. L‘architecture des lieus était remarquable ; à cinquante mètres au-dessus de la tête des passants s‘épanouissait la plus grande baie vitrée qui soit, suffisamment translucide pour éclairer la ville du soleil orangé et assez résistant pour supporter l‘écart de pression qui régnait entre l‘extérieur et l‘intérieur. La première règle que respectait Anna lorsqu'elle était ainsi en ville était de ne regarder que ses pieds ; poser son regard sur celui d'un autochtone pouvait être interprété comme une provocation et donner lieu à un règlement de compte à coup de couteau, chose récurrente et quotidienne dans ce monde urbain. Au fond de la troisième rue ouest se trouvait son université, mais c'était au centre commercial Lubbolucky, septième adresse de la cinquième rue ouest, qu'elle se rendait.

Soudain, au niveau de la quatrième rue, Anna se sentit traversée par un souffle froid, ses tympans se compressèrent lentement, jusqu'à ce que l'horrible bourdonnement de la foule soit réduit à l'état de murmure incompréhensible. Un léger vent s'engouffra dans son pantalon et lui enroba tout le corps sous ses vêtements jusqu'à lui geler le plus petit muscle du visage. Elle resta ainsi terrifiée pendant quelques secondes, et une étrange voix lui susurra quelques mots à l'oreille, une voix froide et perçante comme ce vent, mais tellement basse qu'elle n'en comprit pas la moindre syllabe. Hésitante et inquiète, Anna tourna la tête vers l'endroit d'où émanait ce son. Et là elle le vit. C'était une grande silhouette dressée dans la pénombre d'une ruelle séparant deux immeubles. Adossé contre le mur, le personnage semblait la fixer et lui parler. La jeune femme s'en rapprocha d'un pas maladif. La chose avait bien deux mètres de hauteur ; enveloppée dans un grand imperméable brun, elle cachait son regard et son visage à l'ombre de son chapeau gris, le bas de son corps était masqué par l'obscurité. Si elle n'avait pas été aussi inquiète devant cet étrange bonhomme, Anna aurait juré qu'il s'agissait d'un homme d'âge respectable. Elle faillit faire un bond en arrière lorsqu'il sortit la main droite de la poche de son imperméable pour lui tendre une enveloppe à son nom. Complètement surprise, voire ahurie ou même hypnotisée, elle ne put que saisir l'enveloppe et l'arracher sans peine de la main gantée du mystérieux personnage.

Anna baissa alors les yeux sur le document qui lui avait été remis et sentit une dernière fois le souffle froid de l'homme à l'imperméable avant de relever les yeux sur celui-ci, mais il avait déjà disparu…volatilisé ! Elle recouvrit alors ses esprits ; le bourdonnement de la rue avait reprit son fracas assourdissant et le vent froid s'était tari.

Anna aurait continué sa course comme si rien ne s'était passé si elle n'avait pas eu entre les mains cette mystérieuse enveloppe…


<b>Chapitre 2</b>

La chambre d'Anna était une petite pièce, basse de plafond, mais elle avait du charme, car elle était très personnalisée ; les murs bleus étaient recouverts d'affiches pour la plupart animées, des poster de film qui l'avaient marqué ou des publicités pour quelque parfum…Le plafond en vieux lambris de tradition n'était traversé que par deux tubes à néon régulièrement disposés. Il régnait sur le mobilier un certain désordre de peluches, partitions et autres agendas pleins à craquer sous lequel se terrait un vieil ordinateur portable. Au centre se trouvait le lit drapé de bleu sur lequel était posée la fameuse guitare noire, c'était un très vieux modèle du vingtième siècle, une pièce de collection d'une très grande valeur. Une « takamine » .

A cet instant, la maîtresse des lieux revenait juste de son passage à la ville. Elle demeurait depuis quelques minutes, son ventre contre la couette, ses pieds nus presque au-dessus de ses cheveux pendant et ses deux mains tenant la petite enveloppe qu'elle scrutait de près. L'écriture qui avait inscrit son nom et son adresse était celle d'Adeline. Enfin, elle se décida à la décacheter ; il en tomba une simple feuille de papier et un papillon mort magnifiquement conservé. Anna lut la lettre :

« Anna, à l'heure où tu liras ces lignes, il sera trop tard pour me sauver. Mais ne t'inquiète pas, ce départ n'est en fait qu'un commencement, et ça faisait longtemps que j'envisageais de partir. J'avais souvent songé à la mort, et je dois dire que cet endroit y ressemble beaucoup ; les rares arbres qui parsèment les vastes vallées grises, embrumées et surtout désertes sont tous morts, carbonisés. Lorsqu'il ne sont pas enveloppés de brouillard, les paysages sont sobres et laids, quelques squelettes d'habitations d'outre-tombe se dressent encore au travers de l'épaisse couche de brume et même les animaux ont fuit ces lieux habités par la mort guettant les gens qui, comme moi, sont venus voir les cicatrices du passé, et je sais qu'elle n'hésitera pas à me faucher dès qu'elle en aura l'opportunité.

Lorsque vint la nuit, même si elle régnait déjà le jour, je me penchai sur un sombre étang entouré par ces arbres morts. Ceux-ci tendaient leurs grandes griffes au clair de lune et libéraient de funestes corbeaux croissant pour avertir leur maître de ma présence. Puis le requiem résonna dans l'obscurité, cette mélodie portée par le vent glacial qui effleurait mon visage était jouée par un étrange ange des ténèbres dont le reflet s'étendait devant moi. C'est là que je me sentis prête, que tout ce que j'avais appris allait enfin me servir ; l'accomplissement de toute une vie voyant la vérité s'ouvrir à ses pieds. L'étang s'obscurcit et des ombres sans forme jaillirent des berges pour défiler sur l'eau, elles s'enroulèrent dans une funeste et envoûtante parade ou plutôt procession jusqu'à ne plus former qu'une seule tâche, plus sombre encore que la nuit, qui s'épandit sur toute la surface de l'étang comme de l'encre dans un évier. Lorsque le noir envahit mes yeux, j'entendis sa voix, puis ses longs doigts fourbes et crochus me caressant la joue. Je n'avais pas peur, et elle le savait, c'est pourquoi elle me happa dans l'étang, les ombres sur l'eau prirent possession de mon corps, et je m‘en était allée… »

-Adeline-

Était-il arrivé quelque chose à Adeline ? Où donc était-elle partie ? Elle avait enfin mis à exécution son projet de partir pour l'Ancien Monde…La lettre que tenait Anna était la dernière qu‘elle aurait de son amie. Adeline, son amie depuis toujours était morte…Elle baissa la tête jusqu'à ce que son petit nez rond s'écrase sur la petite feuille de papier, ses jambes devenues lourdes retombèrent ; elle était alors étendue sur son lit et elle commençait à pleurer…Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pleuré ainsi, il était bien connu que les adultes ne pleuraient jamais. Mais la douleur de perdre un proche sans même l'avoir vu une seule fois de toute sa vie était quelque chose d‘inqualifiable car inconcevable, mais son cœur battait à la chamade…

Après les larmes de l'impuissance vint la raison et l'atroce mal de tête conséquent au chagrin. Anna était alors assise sur le bord du lit, son visage rougeoyant de larmes enfoui aux creux de ses mains. La malheureuse avait retrouvée une respiration normale bien que saccadée par les restes de sanglots. Elle se souvint alors du papillon qui avait glissé de l'enveloppe. Celui-ci fut retrouvé à demi enfoui sous l'oreiller, puis manipulé délicatement de façon à ce que ces ailes tendues rayonnent de toutes les couleurs possibles et imaginables. En l'inspectant, Anna se rendit compte que l'insecte volant était quelque peu singulier ; elle confirma en le retournant ; sur la face ventrale de ses ailes de cinq bons centimètres de largeur, la couleur des tissus variaient selon la quantité de lumière à laquelle ils étaient exposés. Ainsi, une sorte de message apparut sous l'aile gauche, comme si il avait été écrit à l'encre indélébile… « Comme Alice, suis le lapin »…Disait le papillon…

Cela n'avait aucun sens. Anna avait perdu ses repères et une grimace apparut sur ses lèvres lorsqu'elle repensa à la façon dont elle avait eu cette enveloppe. Comment, pourquoi cet étrange type froid comme la mort avait-il fait l'intermédiaire entre Adeline et elle ? Qui était-il ? Quel était le rapport avec le papillon, avec un lapin ? Qui était Alice ? Cela n'avait définitivement aucun sens et elle n'était pas résolue à en en trouver un, mais plutôt à faire le deuil de son amie…

* * *

« -Nous avons appris pour Adeline…
-Et nous sommes vraiment désolés, Anna… »

Les parents de Anna étaient des gens charmants, simples et bons vivants, ils avaient horreur de la ville et y envoyaient leur fille dès que cela s'avérait nécessaire. Sa mère était l'administratrice de l'Intranet de Johanburg. En effet, suite au démantèlement de l'Internet par le gouvernement des Etats-Unis, le pays avait vu éclore sur son sol des milliers de réseaux locaux tous indépendants et respectant le cadre des villes ou des Etats pour les régions les plus riches. Son père était autrefois un scientifique de haute renommée qui avait contribué à la victoire contre le SIDA. Ce qui lui avait permis de toucher une somme d'argent si peu négligeable qu'il lui passa l'envie de travailler pour s'occuper de sa fille qui venait alors de naître…Adeline était d'ailleurs l'enfant d'un de ses collègues, c'est ainsi que leurs filles respectives qui avaient le même âge firent connaissance…

Cela avait lieu à l'heure du dîner. Anna n'avait pas de sœur, ni de frère, et c'est bien, en dehors d'un amant, ce qui lui manquait pour être une fille comblée, ce qui expliquait que la petite famille ne comptait que trois personnes lorsqu'elle se réunissait au complet autour de la table à manger. D'habitude joyeux et animé, ce moment était triste et bien silencieux ce jour-là…


<b>Chapitre 3</b>

« -Je ne pense pas qu'elle soit morte.
-Mais enfin, elle est partie. Elle n'est pas partie que pour l'Ancien Monde, elle est partie pour l'au-delà là ! Rétorqua la mère comme pour ramener sa fille à la raison.
-Ta mère a raison, Anna ! On ne sait rien de ce qu‘il y a là-bas, par contre, il est certain que personne n'en est revenu…
-Adeline en reviendra, j'en suis sûre !
-Ma chérie, c'est normal que tu en sois sûre…Tu aimais Adeline peut-être plus que nous, tu as dû avoir très mal lorsque tu as appris la nouvelle…
-Ne croyez pas que je suis devenu folle ! Hurla soudainement Anna, ce qui terrifia ses parents, blottis au fond de leur chaise, la regardant avec des yeux horrifiés. Si Adeline est partie pour l'Ancien Monde, elle l'a fait en sachant très bien les risques qu'elle prenait ! Elle étudiait l'Ancien Monde avec acharnement et a trouvé la solution pour y aller sans y laisser la vie ! Je le sais ! Puis Anna se rassit et fondit en larmes…Sa mère vint lui masser les épaules et lui glissa quelques mots doux dans l'oreille.
-Anna…Fit tout bas le père en posant la main sur le genoux de l'intéressée. Promets-moi de ne pas partir sur les traces d'Adeline.
-Mais papa…Protesta la fille avec un sanglot alors qu'une larme lui roulait sur la joue…
-Anna…
-Penses-tu savoir ce que tu peux trouver là-bas ?
-La mort ?
-Je n'en sais rien, ma petite…Mais je sais ce que tu trouveras ici…
-Vous, hein ? Vous serez toujours là pour me protéger ?
-Mais enfin, ma chérie, pourquoi parles-tu de cela ? Il n'y aucune raison de te sentir en danger, de nos jours…
-Oui…Commença Anna sur un ton comme rajeuni. J'ai compris la leçon…Je vais rester ici avec vous pour faire le deuil de mon amie…
-Voilà des paroles raisonnables, ma fille ! Déclara le père avec un sourire au coin des lèvres en lui caressant les cheveux… »

Ce soir là, Anna aussi mourut…La Anna qui rentrait tous les soirs du lycée avec son lourd sac pour faire ses devoirs, pour réviser le devoir du lendemain, la Anna qui, tous les soirs après manger, remerciait ses parents de l'avoir toujours élevée dans l'amour et la bienséance, du repas qu'ils avaient préparée pour elle, la Anna dépendante de ses parents, la jeune et ancienne Anna était morte…

Dans le silence nappé de nuit, Anna tassait ses affaires dans un sac de voyage. Elle ne voulait pas partir avec des bagages trop encombrant ; quelques vêtements dont une veste polaire à chauffage intégré, une trousse de secours, ses lentilles numériseuses et sa guitare suffiraient. Elle avait médité ce départ au moins autant que celui d'Adeline, mais hélas en beaucoup moins de temps. Elle en avait assez de se regarder dans le rétro-miroir le matin et se rendre compte qu'elle habitait toujours chez ses parents alors que partout ailleurs, dans le pays, presque toutes de son âge avaient déjà trois enfants et cinq amants…Au fond, elle ne trahissait pas ses parents ; elle ne partait pas pour l'Ancien Monde mais pour le Canada où elle trouverait la maison d'Adeline.

Dans sa chambre, elle se déplaçait à pas de loups car elle redoutait toujours autant le grincement du plancher susceptible d'alerter ses parents, s'ils n'étaient pas déjà de l'autre côté de la porte, l'oreille colée au mur, à attendre le moment où elle sortirait.

Avant de tomber agilement dans l'herbe humide, la fugitive avait pris soin de laisser sur son lit un petit mot à ses parents : « Je reviendrai ». La rosée était déjà entre tous les brins d'herbe de la vallée. En levant ses petits yeux maquillés de noir vers le ciel très dégagé et étrangement doux en cet fin d'été, elle put voir le scintillement de New Lubbok, là haut, tout là haut dans le ciel…

Bientôt, elle fut dans la rue où pesait un silence inquiétant, presque oppressant. En se concentrant, ou alors, ce fut son imagination, Anna put percevoir les joyeux hurlements d'une bande d'ivrogne à quelques rues de là…Ce n'était pas de froid qu'elle grelottait, mais bien de peur…Si la sécurité avait depuis longtemps été rétablie dans les rues du pays, les ténèbres l'affolaient complètement. Mais elle se dit que ce périple était son baptême de la vie. Ce serait la première fois qu'elle irait quelque part sans ses parents, la première fois qu'elle ferait quelque chose sans ses parents, et au fond d'elle, Anna se félicitait de cette indépendance qu'elle cachait au fond d'elle depuis toutes ces années et qu'elle venait d'affirmer. Ses parents lui avaient tout appris, ils s'étaient toujours inquiétés pour elle, ils avaient tous les sacrifices pour l'inscrire dans cette université et elle les en remerciait du fond du cœur. Ce n'était pas vis-à-vis d'eux qu'elle partait, mais pour trouver l'assurance, une preuve qu'Adeline était toujours en vie…Oui, ses parents le comprendraient…

Avec son sac de randonnée et sa house à guitare sur le dos, Anna marchait à petits pas dans la sombre rue éclairée par les néons rouges et jaunes bordant les trottoirs ; elle profitait de cet air doux et sec qu'elle ne pourrait plus sentir d'ici longtemps car lorsqu'elle reviendrait, ce serait l'automne…

Elle s'assit silencieusement à l'ombre de l'arrêt d'aérobus après avoir présenté son emprunte digitale à l'identificateur et attendit le vaisseau-tortue qui faisait la navette aussi bien le jour que la nuit. La station était déserte…Anna allait sortir sa guitare de la house pour jouer un morceau tueur de temps lorsqu'elle sursauta soudainement. Elle écarquilla les yeux et empêcha sa respiration de s'accélérer trop bruyamment. Elle pouvait sentir dans sa temps son poux s‘affoler autant qu‘elle…Elle avait peur…C‘était lui. L'homme à l'imperméable qui lui avait donné la lettre d‘Adeline…Tapis dans l'ombre d'un coin, il semblait répandre partout dans la petite station son souffle aussi froid que la mort, car Anna ne grelottait plus que de peur, mais de froid…C'était lui, elle en était convaincue…

Elle aurait put entendre battre son cœur dans sa poitrine si le grondement de la navette n'était pas venu corrompre la scène d‘horreur...


<b>Chapitre 4</b>

Durant le court trajet, Anna était restée assise à la même place, n'osant se retourner par peur de se retrouver face au « fantôme », comme elle l'appelait déjà…La froideur de son souffle semblait se répandre dans tout l'habitacle destiné aux passagers et sa seule présence attirait un quasi-silence oppressant où seul le ronronnement des moteurs se faisait entendre…Pour essayer d'oublier cet inquiétant personnage, la voyageuse se pencha sur le hublot à côté duquel elle s'était assise. Elle n'avait jamais vu son village de ce point de vue-là et en pleine nuit…C'était aussi beau qu'une galaxie brillant de milles feux. Son vaisseau s'éloignant de plus en plus, elle put voir se rétrécir petit à petit le halo de centaines de lumières d'abord distinctes, puis unies, à peine perceptible et enfin occultées par un nuage. La Factory Town était alors plus proche d'elle, et le vaisseau s'y arrima bientôt…

Lorsque la navette fut totalement immobilisée, Anna fut prise d'un tordant mal de ventre, certainement à cause du stress engendré par la pensée de l'homme à l'imperméable. Les portes s‘ouvrirent et, décidée à se retrouver au plus loin de cet individu aussi vite que possible, elle se leva à toute vitesse, mais fut tout de suite coupée dans son élan lorsqu'elle vit par dessus son épaule que l'homme à l'imperméable avait disparu…Aussi furtivement que la dernière fois ; volatilisé…A la descente de l'appareil non plus, aucune trace de l'individu…Craignant la feinte de quelque pédophile ou violeur, Anna détala à toute vitesse vers Down Street, sa guitare ballottant dans son dos au rythme de ses foulées…

Elle arrêta sa course folle lorsqu'elle pensa avoir semé son mystérieux poursuivant pour s'appuyer contre un mur et reprendre haleine. Au bout de quelques minutes à chercher son souffle, elle se fondit dans la foule et déambula en regardant vers le haut. La gigantesque baie vitrée retenait l'air prisonnier de la ville dont les gaz indésirables étaient rejetés vers l'extérieur. De jour comme de nuit, il régnait dans cette haute atmosphère une luminosité brune comme le fer accentuant la rougeur des briques qui élevait à des hauteurs jamais atteintes auparavant les immeubles qui abritaient les familles les plus démunies comme les bureaux des plus hauts administrateurs de ce monde…

A ces heures tardives, ce n'étaient plus les mères de foyer et les fonctionnaires qui parcouraient les rues, mais plutôt les hooligans et la petite délinquance de rue ; des gens peu fréquentables pour ceux qui, comme Anna, venaient de la Terre. C'est pourquoi en marchant, elle regardait ses pieds et faisait en sorte de réduire le ballottement de sa guitare pour ne pas se faire remarquer…Il lui sembla que dans son sillage, tous les regards convergeaient vers elle, ils la rendaient coupable d'avoir déserté ses parents qui lui avaient tout donné et tout sacrifié, d'avoir fuit le foyer familial où elle avait grandi avec amour et respect. Tout cela n'était plus que du passé pour elle, de troubles souvenirs imprégné d'un vague parfum témoignant de l'enfance…

Elle arriva au téléport sans incident, et prit immédiatement une place pour le vol à destination de Montréal, capitale du Canada à la périphérie de laquelle était supposée habiter Adeline…Le prix d'un tel voyage sur une si petite distance à l'échelle du continent était devenu ridicule car le transport par navette aérienne était un mode obsolète ; les croisières spatiales avaient détrôné l'industrie aéronautique depuis quelques décennies et jouissaient d'un confort et d'une rapidité sans précédent, le tout pour un coût abordable par les temps qui couraient alors…Elle passa avec une certaine hâte le seuil de la station.

Le vaisseau qui la mènerait, elle et une vingtaine de voyageurs, à Montréal était du même modèle que celui qui faisait la navette de Johanburg à Lubbok, seules les couleurs significatives de sa compagnie le distinguait des autres…Le vaisseau-tortue décolla rapidement et après être sorti de l'espace aérien de la Factory Town, il mit le cap vers le Nord et atteignit sa vitesse de croisière optimale. A ce régime là, les moteurs ne ronronnaient pas de la même façon qu'avait l'habitude d'entendre Anna, c'est pourquoi elle ne put trouver le sommeil, mais de toutes façons, le trajet ne durerait pas plus de trois quarts d'heures, ce qui ne laissait aucun avantage à dormir. Alors elle posa son menton dans la paume de sa main et regarda défiler le paysage sous son manteau de nuit à quelques vingt-milles mètres en dessous d'elle…

* * *

Les Factories Town étaient encore en développement au Canada, c'est pourquoi à son arrivée au petit matin sur le territoire adjacent aux Etats-Unis, Anna trouva la ville de Montréal encore au sol, asphyxiée par le voile de pollution qui stagnait dans son ciel depuis le siècle dernier. Il n'y avait pas besoin d'aller bien loin pour se rendre compte que la Terre était très en retard par rapport au modèle américain…Au Canada par exemple, rares étaient les voitures à hydrogène et les gens se promenaient toujours avec des chiens dans la rue.

Elle n'avait jamais vu de telle ville. Les métropoles canadiennes ressemblaient en fait à celles des Etats-Unis, sauf qu'elles ne s'étaient pas envolées vers l'espace et avaient préféré vomir leur pollution directement sur les humains…Lorsqu'elle sortit de l'aérogare, Anna se sentit écrasée par la chaleur torride qui régnait dans ce centre-ville. Non loin d'elle, un panneau indicateur à l'entrée d'un centre commercial indiquait quarante-neuf grés Celsius…Elle pensa se dévêtir, mais elle était déjà en débardeur et en mini-short…Telles étaient les conséquences climatiques sur les régions qui n'avaient jamais daigner combattre l'effet de serre…

Autour d'elle, la foule était dense, des hommes en uniforme vert ou orange allaient et venaient, des mères de famille portant une demi-dizaine d'enfants passaient et des adolescents slalomaient dangereusement sur leur planche à coussin d'air. Le vacarme infernal de cette foule conjugué au hurlement continu des centaines de vieilles voitures à moteur à explosion rendit Anna malade ; elle aurait fait un malaise si elle n'avait pas trouvé une petite station pour attendre une navette qui la mènerait à la périphérie…

Elle attendit donc en essayant vainement d'écouter autour d'elle les conversations, chose en effet absolument impossible car ces propos se perdaient dans une spirale sonore où chaque bribe de mot était écrasée par celle qui la succédait…Tout ce qui était remarquable, c'était le dépaysant accent canadien…A côté d'Anna se tenait une vieille dame vêtue de gris, un cabas de légumes sur ses genoux.


<b>Chapitre 5</b>

Le grondement de la navette étouffa la cacophonie de la rue, puis l'engin parut et se rangea dans le couloir qui lui était destiné. Le vaisseau semblait bien plus petit que ceux standardisés aux Etats-Unis et bien plus classique aussi. Sa voilure en delta lui conférait une grande agilité, paramètre méprisable car inutile dans les transports en commun, deux tuyères orientables crasseuses sortaient du fuselage à l'arrière, sous la dérive aux dimensions aberrantes car cette dernière donnait à elle seule un aspect impérial à l'engin. L'habitacle de pilotage, situé à l'avant de l'appareil, se trouvait sous une verrière uniforme conférant aux pilotes un champ de vision optimal. Sous la verrière était installé une paire de canards * compensant l‘absence d‘empennage horizontal, cet élément remarquable prouvait à lui seul que cet appareil avait été racheté à l'armée et qu'il commençait à se faire vieux car la mode des canards était révolue. Le fuselage lisse et courbe du jet avait été repeint aux couleurs de sa compagnie ; blanc avec une paire de rayures bleues qui allait d'une extrémité d'aile à l'autre. Mais ce qui inquiéta Anna lorsque l'habitacle pour passager s'ouvrit devant elle, c'est qu'il ne semblait pas y avoir de hublot dans la coque de l'engin…

Mais ce détail était négligeable, car, bien que quelques arrêts rythmèrent le voyage, la banlieue à laquelle se rendait Anna était qu'à un quart d'heure de vol de sa position…Se souvenant toujours de cette fameuse adresse, la jeune femme descendit lorsque la voix du copilote annonça : « Joliette, arrêt imminent ! »

Joliette, tel était le nom de la ville satellite à Montréal dans laquelle habitait Adeline…La voyageuse était toute seule à descendre à cet arrêt, avec son petit sac à dos et sa guitare. Derrière elle, la navette reprit les airs, et alors que le souffle de celle-ci balaya l'air autour d'elle, Anna se retrouva devant une carte du secteur affichée sur une pancarte ornant la station. Elle prit l'enveloppe froissée dans sa poche et mémorisa l'adresse qu'elle recherchait : « 21, rue du Général Fox » puis chercha la rue en question sur le plan. Après une laborieuse mais non vaine recherche, elle trouva l'emplacement et en mémorisa le chemin d'allé le plus court. La rue du général était à un maximum de deux kilomètres de la station où elle se trouvait…

Tout en marchant, elle sentait se développer en elle un mal-être, ce mal de ventre constant. C'était le fait d'avoir de s'être quelque part révoltée qui la tracassait, ou alors parce qu'elle allait fouler les lieux où sa meilleure amie avaient toujours vécue…En tous cas, il était trop tard pour avoir des regrets ; elle était déjà loin, très loin de son village natal et bien que la ville de Joliette y ressemblait fortement, elle se sentait profondément dépaysée…

Elle arriva enfin à la vingt-et-unième adresse de la rue du Général Fox. Les maisons dans ce quartier étaient à peu près toutes semblables ; des logements de plain-pied avec grands murs blancs, un toit plat en feuilles de carbonate-hydrophobine noires, le tout entouré d'un jardin à l'herbe rigoureusement régulière et courte et d'un chêne naissant dans sa cage barbelée. Seule le logement devant lequel se tenait Anna semblait se distinguer des autres par ses murs crasseux, son jardin abandonné et la triste ambiance qui l'enveloppait…

Figée devant la porte, elle contempla longuement la façade jaunâtre, comme pour attendre que quelque chose se manifeste. Car elle n'avait nullement pensé à cela…Adeline habitait toute seule, et il était évident qu'Anna trouverait porte close et qu'elle serait bloquée à l'extérieur. Mais pourquoi alors tant d'obstination ? Pourquoi voulait-elle à tout prix rentrer dans ce taudis ? Elle n'y trouverait de toutes façons aucune ombre de la vérité, elle serait simplement plus proche de son amie pour faire son deuil…

Soudain, le craquement d'une branche morte jonchant la pelouse l'avertit ; elle se retourna et s'attendit à se retrouver face au fantôme ou à la famille d‘Adeline, mais ce n'était qu'un lapin. Un innocent lapin albinos, petit et rond, mâchant rapidement une touffe d'herbe dont les racines sortaient de ses babines s'agitant au rythme de ses mastications. Anna se détendit et resta quelques instants regarder le rongeur d'un air ironique. Cela n'avait aucun sens. Mais une réminiscence l‘ensevelit de terreur. Elle se souvint de la veille, quand elle avait reçu l'enveloppe du fantôme ; il y avait avec la lettre de son amie un papillon aux ailes brodées de ce message : « Comme Alice, suis le lapin ». Était-ce à ce lapin que le papillon faisait référence ? Non, ce stupide rongeur ne pouvait rien pour elle, il était là par hasard…

Mais en une fraction de seconde, l'animal bondit, comme s'il n'avait prit peur de l'étrangère qu'à ce moment-là. Il était allé se réfugier de l'autre côté du jardin que dominait la façade arrière de la maison. Anna voulut se donner raison et ne pas faire confiance à l'irrationnel en restant de marbre sur le palier, mais la tentation était trop forte ; elle suivit, bien malgré elle et comme Alice, le lapin. La façade arrière de la maison était aussi sommaire que l'autre ; seules deux fenêtres trouaient le grand mur, ainsi qu'un porte de bois qui n'avait visiblement pas servi depuis bien longtemps. Posté sur une sorte de stèle, le lapin fixait Anna en remuant toujours aussi curieusement ses babines. Elle avait vu quelques fois de tels animaux, mais jamais d'aussi près et encore moins d'aussi peu craintif.

Le jeu de regard entre la femme et l'animal ne dura pas longtemps ; le lapin s'enfuit, comme précédemment, il partit cavaler dans la rue, en espérant ne pas rencontrer la route d'un chauffard. Dans son départ précipité, le rongeur avait renversé un socle ne contenant qu'une malheureuse plante déshydratée…

Anna allait suivre de nouveau l'animal, mais le rôle de ce dernier s'arrêtait là, car le socle qu'il avait renversé cachait une petite clef argentée, sans nul doute, la clef de la maison…


<b>Chapitre 6</b>

L'intérieur de la maison semblait avoir traversé les siècles ; les murs pauvrement lambrissés et ligotés par des toiles d'araignées s'étaient laissés envahir par la mérule. Derrière un de des voiles blancs se trouvait une petite fenêtre ronde diffusant un maigre halo de lumière qui s'en allait mourir sur la table qui trônait au milieu de la pièce sous une marée de toiles. Les rayons du soleil se reflétaient alors sur un verre renversé. Anna fit quelques pas de plus vers la porte, ou plutôt le cadre qui accueillait autrefois une porte, qui se trouvait à l'autre bout de l'antichambre. Lorsqu'elle franchit le seuil, la voix détraquée et désaccordée de l'hôtesse de maison l'accueillit : « Bienvenuuuuu… ».

Cette nouvelle pièce semblait pus moderne que la précédente. De grandes baies vitrées accueillaient la lumière, bien que filtrée par les toiles, dans la salle. Devant la visiteuse malvenue se tenait un fauteuil éventré qui se tenait encore devant un récepteur holographique…Sous ses pieds, les tapis rouges imbibés de poussière et de crasse épousant les empreintes de chats errants donnaient à Anna un accueil plus chaleureux encore que l'hôtesse de maison.

En poussant la porte entrouverte qui grinça terriblement, elle se laissa penser qu'Adeline avait abandonné cette maison bien avant de partir pour l'Ancien Monde…La salle dans laquelle elle se trouva alors était celle qu'elle cherchait ; la chambre. C'était une pièce modeste, des murs décolorés et griffés par des animaux sauvages, un lit défait et sal, un vieil ordinateur dont les chances de démarrer étaient faibles, et un bureau sur lequel se trouvaient des piles de documents enfouis sous des toiles d'araignées et des tiroirs vomissant de classeurs et de cours d'histoire…

Après avoir déposé sur le lit la guitare dont la sangle commençait à lui faire mal à l'épaule, Anna prit place sur le fauteuil du bureau et souffla toutes la crasse qui condamnait le meuble sur lequel son amie Adeline avaient dû passer tant d'heures…Elle prit quelques documents au hasard ; il s'agissaient de vieux, très vieux journaux en papier d'imprimerie jauni, datant d'avril de l'an deux milles trente-quatre…L'investigatrice examina la première de couverture : « LA COLERE DE DIEU S'ABBAT SUR PARIS ! » la photo représentait une scène apocalyptique, des gens affolés courant dans tous les sens, d'autres gisant à genoux, joignant les mains au niveau de leur front. En arrière-plan des flammes, encore des flammes…Le deuxième journal représentait la même scène sous un autre angle. Un encadré disait : « Après la guerre, la peste, les accidents nucléaires et les anomalies climatiques, la ville de Paris a été la proie, hier, d'un des plus grands attentats qu'ait connu l'humanité, et que certains qualifient déjà de vengeance de Dieu. »

Adeline avait dû trouver ces journaux après maintes recherches…et sa curiosité pour ces fameux événements avait dû l'emmener jusqu'à Paris…Anna reposa les journaux qu'elle avait dérangé et ouvrit un tiroir. Il y avait à l'intérieur plusieurs disques durs, toujours de vieux documents et des photos d'hommes, une dizaine, certainement ses amants…Elle fouilla encore un peu plus, et soudain, ses recherches s'arrêtèrent. Anna se sentit rapetisser, comme si tous les regards du monde en cet instant se posaient sur elle…« Impossible » pensa-elle. Et en effet, c'était impossible. Son attention et son avant-bras sortit du tiroir, elle tenait dans sa main une petite photographie relativement bien conservée, car elle datait de plusieurs années. On y voyait une adolescente au visage arrondi, avec de petits yeux en amande et noircis, bien que la couleur n'était pas claire, un petit sourire timide entre de petites lèvres roses et de grands cheveux noirs…La fille de la photo, c'était elle…

Tout devint trouble dans l'esprit d'Anna…Comment une photo d'elle avait pu arriver chez son amie à qui elle n'avait jamais envoyé de photo ? Peut-être qu'Adeline était plus qu'une anonyme de l'autre côté de la frontière ; c'était une espionne chargée de lui sous-tirer des informations…Peut-être même qu'Adeline n'avait jamais existé et que tout ce que vivait Anna depuis ces deux derniers jours n'était qu'une odieuse mise en scène…

Lorsque cette dernière idée l'effleura, elle fut comme piquée par une mouche, pensant avoir compris quelque chose, elle se retourna rapidement en poussant un balbutiement de sanglot en repoussant la photographie, mais il était trop tard…L'étrange voix de l'hôtesse de maison résonna de nouveau : « Bienvenuuuuuu… » Quelqu'un venait de rentrer dans la maison…

Sans réfléchir et à toute vitesse, Anna plongea pour se cacher sous le lit qui était derrière elle. De ce refuge, elle entendit la porte d'entrée se refermer dans la pièce d'à côté. Il y eut un long flottement durant lequel elle réalisa qu'elle tremblai de peur et que ses yeux commençaient à tirer sur leurs larmes…Qui était ce nouveau-venu ? La famille d'Adeline ? Adeline elle-même ? Un squatter ? En tous cas, elle n'avait pas intérêt à se faire remarquer en ces lieux…

Puis elle prêta oreille aux pas qui résonnaient dans le salon. Ils avançaient lentement, très lentement, et de plus en plus lourds…Mais ils se rapprochaient de la chambre d'Adeline…De son refuge, Anna put voir la poignée de porte tourner sur elle-même en émettant un léger crissement. Bientôt, la porte s'ouvrit, et Anna qui se trouvait pétrifiée par la terreur se rendit conte qu'elle s'était abandonnée à sa perte en laissant sa guitare sur le lit en dessous duquel elle était cachée…

Une chaussure de cuir apparut, puis l'homme tout entier se dévoila, c'était le fantôme…Cette fois, il n'y avait nul doute à avoir ; il la traquait…Un courant d'air passa dans l'entrebâillement de la porte pour répandre son souffle froid dans toute la pièce. Il siffla doucement, et sembla tournoyer autour du fantôme. Le visage toujours enfoui derrière le col relevé de sa veste brune et à l'ombre de son chapeau, l'homme à l'imperméable se posta au milieu de la chambre et inspecta les lieux du regard…

Anna était faite…Elle osa cependant dévisager la sinistre silhouette. Ses yeux s'arrêtèrent d'abord sur ses doigts squelettiques et noircis, comme atteint par quelque maladie cutanée…Puis le regard de la jeune fille grimpa le long du bras et trouva enfin la tête de l'individu. Jamais elle n'avait pu l'observer ainsi…Il lui sembla apercevoir au fin fond de la nuit qui régnait sur son visage le feu rouge et dansant de ses prunelles…Sa voix résonna, une voix froide et faible portée par les courants d'air qui l'enveloppaient. Puis les courants d'air n'apportèrent plus que le froid ; ils apportèrent de l'ombre, de la nuit…Les ténèbres suivirent le flot du petit vent et envahirent les murs, grimpèrent aux rideaux, occultèrent les fenêtres, masquaient les meubles et se répandirent sur le sol…Anna était momifiée par sa terreur…

Le fantôme se tourna alors vers le lit et décolla son bras du corps pour tendre son horrible main noire et moite vers Anna. Elle était repairée. Elle puisa sa force et son courage au plus profond d'elle et surgit de dessous le lit pour charger à toute vitesse sur l'homme. Ses mains se crispèrent sur son anorak, elle l'empoigna avec une force et une hargne animales et de tout son corps, elle renversa son adversaire. Une fois celui-ci à terre, la jeune femme ne prolongea pas l'affrontement car elle s'enfuit plus vite que jamais vers le salon, sans même se retourner ou récupérer sa si précieuse guitare qu‘elle choisit d‘abandonner là…

Ses pas claquaient violemment sur le plancher qui semblait vouloir s'effondrer à tout moment, elle faillit trébucher dans la précipitation de sa fuite car son regard se focalisait sur la porte de sortie. Elle se jeta dans un dernier effort sur celle-ci en présentant l'épaule et en un craquement mêlé au bruit du bois cassé volant en éclats, elle se retrouva couchée sur le flanc, étendue sur le palier qui donnait sur le jardin. Elle sentait derrière elle le fantôme la poursuivre toujours, son souffle froid enveloppait sa nuque et ses ombres s'agrippaient à ses jambes. Alors elle reprit sa course folle le long de l'allée et sauta par dessus la barrière avant de disparaître dans la rue, la terreur aux trousses…

Sa course folle s'arrêta au coin de la rue, Anna se plaqua le dos contre un mur et, la tête en l'air, la bouche grande ouverte, elle reprenait haleine avec difficulté pendant qu'une larme roulait sur sa joue. Elle allait se demander qui était définitivement cet homme à l'imperméable lorsque la terrifiante main noirâtre et mole de celui-ci, surgit de derrière l'angle du mur et se crispa sur le doux visage d'Anna. La pauvre jeune femme se débattit de toutes ses forces, elle hurlait et essayait en vain de griffer son agresseur, mais elle sentait ses forces la quitter. Elle vit le fantôme en face d'elle, bien plus grand et bien plus fort, elle vit briller deux lumières rouges dans les ténèbres de son visage, et pendant qu'elle sentit ce souffle de mort toujours là, elle perdit conscience et s'effondra de toute sa masse sur le bitume…

* * *

« -Les ombres ont été libérées.
-Il ne reste plus qu'à leur offrir ce monde, elles ont été son martyr depuis tout ce temps, l'heure de la vengeance a sonnée.
-Anna est arrivée parmi nous, elle se chargera bientôt et malgré elle de leur donner la lumière du jour.
-Elle a rejoint le cercle, elle ne pourra plus nous échapper maintenant.
-Qu'adviendra-t-il d'elle à présent ?
-Elle se réveillera demain au point prévu avec un léger mal de crâne, mais ne se souviendra pas de cette aventure. Ses derniers souvenirs remonteront au moment où elle s'est enfui de chez elle, pour une raison qu'elle aura oubliée.
-Il ne reste plus qu'espérer qu'ils ne mettent pas la main dessus en attendant que l'on retrouve les quatre autres…
-Je vous remercie une nouvelle fois. »

La main meurtrie de l'homme à l'imperméable tira le rideau qui les séparait de l'autre salle. Anna était étendue sur une table d'opération, sous une fine couverture de papier stérile vert, on pouvait voir sa poitrine respirer faiblement…


<b>L'Agnus Dei</b>

<b>Chapitre 1</b>

Les grands couloirs sombres nourris d'une inquiétante lumière tamisée provenant du plafond étaient tapissés d'un rouge royal, de petits motifs jaunes parasitaient d'ailleurs la pureté de la couleur du sang. Dans les grandes et épaisses fenêtres qui apparaissaient tous les dix mètres environ, on pouvait voir la Terre, un grand bleu occulté par les systèmes cycloniques, et le glorieux continent américain, presque entièrement dévêtu de cette robe nuageuse. Le grondement du vaisseau était omniprésent dans ces couloirs, mais il serait bientôt couvert par le murmure du public.

Une petite centaine de personnes, l'élite de la société, avait en effet été invitée en ce jour pour participer au vol d'inauguration de l'Oiseau Blanc puis à se réunir pour faire un point sur le développement aéronautique du pays. Les lourdes portes métalliques s'ouvrirent. Dans la salle de spectacle, un millier de citoyens privilégiés avaient pris place dans les gradins disposés en arc de cercle autour de la scène alors cachée derrière un épais rideau rouge. Les loges réservées pour la délégation se trouvaient bien plus en hauteur, là où pas un détail du spectacle ne pouvait s'échapper. Les fauteuils en velours rouges visiblement confortables sur des cadrans en bois doré et synthétique étaient disposés le long du couloir richement tapissé, sous les arcades qui parcouraient la largeur de la salle.

Je m'assis au fauteuil qui portait mon nom. Ma place se trouvait face à la scène, légèrement décalé sur la gauche. A ma droite se tenait Mustapha Meunier, troisième adjoint à l'administrateur mondial. Le fauteuil sur ma gauche fut bientôt occupé par le seigneur Von Harling, un ami qui me salua comme il se devait. Nous discutâmes quelques minutes, puis notre conversation s'interrompit brusquement lorsque les projecteurs photoniques culminant au plafond de la salle s'éteignirent. Profitant de l'obscurité, les rideaux se tirèrent et la lumière revint petit à petit sur la scène dévoilée qui prenait alors une nouvelle dimension au yeux des spectateurs, elle paraissait en effet bien plus petite. Au fur et à mesure que la lumière s'intensifiait, une nappe sonore de violon synthétique allait crescendo. Sans applaudissement, la voix du spectacle apparut au centre du halo de lumière. C'était une jeune femme aux longs cheveux noirs teintés de rouge sur les pointes, elle avait un visage arrondi et un petit nez courbe entre ses petits yeux verts en amandes et maquillés de noir. Elle apparaissait en tenue de soirée blanche.

La chanteuse avait entre ses mains un drôle d'instrument noir que la plupart des spectateurs ne connaissait certainement pas ; c'était une guitare. Un petit micro était fixé à côté de l'ouïe de façon à enregistrer le son harmonieux et oublié que cette jeune artiste puisait en son instrument. La musique prit bientôt tout son entrain et la femme chantait de tout son cœur, sa voix était alors mise en écho par celle de la personne qui venait de la rejoindre, il s'agissait également d'une femme paraissant plus âgée, avec de grands cheveux roux et de petits yeux verts au milieu d'un long visage pâle. Elle était vêtue d'une grande robe noire transparente qui révélait mystérieusement son corps tout en le masquant.

Intéressée que d'apparence par le spectacle, je me penchai vers Von Harling pour lancer une nouvelle conversation :

« -Ainsi, voilà Anna, en personne…
-Oui, en personne…Me répondit-il avec une certaine fierté.
-Il est vrai qu'elles se ressemblent. Je suis étonnée qu'elle soit arrivée jusque là !
-Elle n'est ici que pour jouer de sa guitare et de sa voix en échange d‘une petite bourse …Une fois l'Oiseau Blanc mis en service, elle retrouvera sa vie d'étudiante.
-Donner un tel concert doit être un bon moyen de financer en partie ses études…A propos, a-t-elle appris que ses parents avaient été tués ?
-Non. Avait-il fait avec une certaine froideur. Après son réveil, l'idée même de retourner chez elle n'a pas semblé l'effleurer. Elle avait complètement oublié ses parents. Le choc émotionnel que cela aurait déclenché chez ceux-ci les aurait poussé un jour ou l'autre à dévoiler au grand monde le « Projet A ».
-Les lieux du crime ont été bien nettoyés ?
-J'étais étonné du bon travail de mon équipe… »

Puis un silence pesa sur la conversation. Durant cette dizaine de minutes, je fut un peu plus absorbée par la prestation de cette jeune femme, elle était gracieuse et belle lorsque la lumière des projecteurs se reflétaient dans ses cheveux. Puis, lorsque de maigres applaudissements vinrent saluer la fin du spectacle, un homme vêtu d'un noir qui le confondait au décor vint me tapoter sur l'épaule. Je lui lança un regard interrogatif et il me répondit à très basse voix : « Nous avons mis la main sur la quatrième, aujourd'hui même à quinze heures, à Anderson. »

* * *

L'Oiseau Blanc était le nouveau fleuron de l'humanité. Il s'agissait d'un gigantesque vaisseau spatial à la voilure blanche. Son fuselage allongé et ses grandes ailes recourbés vers le dos lui donnaient effectivement l'apparence d'un oiseau battant des ailes…Une petite navette s'en échappa pour se rapprocher de la Terre. Dans l'habitacle des passagers se trouvait Anna et Magalie, la jeune femme qui l'avait accompagnée lors du spectacle, et également son amie d'université rencontrée depuis peu. Elles se parlaient sans se regarder, les yeux absorbés par le paysage de la voûte céleste infiniment étoilée.

« -Une fois de retour à Lubbock, est-ce qu'on retournera directement à l'université ? Avait demandé Magalie d'un air candide.
-En ce qui me concerne, non…Les cours ne m'intéressent plus…
-Comment ça ? Tu vas sécher les cours ? !
-Ca serait arrivé d'une façon où d'une autre ; je ne peux plus financer mes études, et ce n'est pas en jouant de la guitare que je le pourrais. »

La conversation mourut et aucun mot ne fut prononcé jusqu'à la fin du voyage. Arrivées au spatioport de Lubbock, les deux étudiantes se séparèrent ; Magalie prit le chemin de l'université où elle logeait et Anna chargée de bagages, celui de la rue vers l'hôtel où elle avait élu domicile pour un loyer raisonnable, c'était à peu près tout ce qu'elle était capable de payer. Dans sa petite chambre, la vie était restreinte à un bureau d'étude, un récepteur holographique de la précédente décennie et un lit. La fenêtre donnait sur le paysage urbain, mais elle était condamnée pour bannir la nuisance sonore et la pollution…

Lorsque venait la nuit, Anna tardait à se coucher, car elle savait que le sommeil l'abandonnerait comme tous les soirs. Dans son lit, elle se retournait, essayait toutes les positions, prenait des cachets de Morphée, mais rien ne suffisait à rassasier sa fatigue et elle suait toute l'eau de son corps tant la chaleur était abominable. Les rares fois où elle arrivait à s'endormir, ces étranges cauchemars l'assaillaient, elle se voyait dans la maison d'Adeline, l'odeur de la mérule, les grincements du parquet, la couleur des murs, les meubles couverts de toiles d'araignées et le goût de la poussière ; tout y était si réel…Et puis un étrange homme caché sous un grand imperméable brun surgissait d'un nuage d'ombres terrifiantes, et il la poursuivait dans la rue, et puis cette lumière…Anna faisait souvent ce rêve, mais il n'avait aucun sens car elle ne se souvenait pas avoir vécu de telles péripéties…

Les choses en elle avaient changées depuis le jour où elle s'était réveillée dans la rue avec un étrange mal de crâne, sa guitare et ses affaires à la main ; le goût des études l'avait abandonné, elle ne songeait plus à revoir ses parents et les chemins qu'elle suivait semblaient tout tracés…Ce jour-là, elle avait trouvé un bout de papier portant un message dans sa poche : « Entre l'aile et la plume que te montrera le lapin, tu trouveras la réponse. » Anna n'aimait pas les énigmes dans ce genre, et elle maudissait les gens qui s'était arrangés pour la lui donner…

Cette nuit-là, Anna n'avait toujours pas trouvé le sommeil, et elle se trouvait sur le parvis de l'hôtel. Il régnait dans la cité une inquiétante luminosité rouge, rendant les gratte-ciel encore plus sombres et menaçants. Une drôle d'odeur s'engouffrait alors dans les rues. Celle-ci parvint au petit nez de l'insomniaque. Cette odeur qui s'était certainement échappée du restaurant de l'hôtel lui était étrangement familière. C'était celle des quenelles au vrai poulet que cuisinait sa mère alors qu'Anna était trop petite pour voir ce qui chauffait sur la table de cuisson…La mine de souvenirs qu'était la mémoire d'Anna explosa alors ; elle se souvint de ses parents, de son enfance, de leurs conversations, de ses amis, de ses chagrins…A partir de ce moment-à, elle eut envie d'aller se promener au village du monde inférieur qui l'avait connu depuis toute petite…

Elle consulta sa montre et conclut que la nuit était trop avancée pour trouver le sommeil et se mit en route dans les rues ténébreuses de la Factory Town, en direction de l'aérogare. Seul le murmure lointain des voitures à hydrogène se faisait entendre dans le pesant silence de la ville. Anna se mit alors à siffler. Les mains dans les poches, la jeune femme déambulait, au hasard aurait-on dit, en jetant quelques regards curieux vers le trottoir opposé. Le grand hall éclairé de l'aérogare illuminait la rue lorsque la promeneuse du soir arriva face à l'édifice. Au guichet numéro sept, elle passa simplement sa carte de fidélité dans un détecteur magnétique et l'écran holographique présentant l'ensemble des trajets à départ imminent apparut. Anna réserva une place sur le vol Lubbock - Johanburg et s'assit sur un fauteuil de la salle d'attente ; la navette arriverait dans dix minutes.

La nuit, les gens sortaient peu. Seuls ceux qui avaient perdu le sens du sommeil s'aventuraient dans les rues ténébreuses. Ils erraient comme des fantômes attendant le petit matin qui les tuerait, chacun des insomniaques étaient l'homme à l'imperméable. Tous connaissaient leur chemin, mais aucun ne savait où il menait, ainsi était le monde à l'aube du vingt-quatrième siècle. Les gens parlaient ainsi, chacun parlaient des années comme si elles étaient nées à la veille d'un événement que tous auraient oublié. Tous connaissaient l'Amérique, mais aucun ne savait les alentours. Pourtant, les secrets, les énigmes et les clefs qu'avait enterré l'Ancien Monde il y avait bien longtemps était la solution de leur existence, de leur zénith et de leur déclin, mais cela, aucun ne l'aurait deviné…


<b>Chapitre 2</b>

Le grésillement strident des grillons cachés dans les basses herbes des prés environnants et chantant la fin de l'été trompaient par leur quiétude l'anxiété qu'inspirait cette drôle de nuit lourde et au ciel rouge. Anna se trouvait les jambes croisée à même le bitume chaud du trottoir délimité par les fins tubes de néon arpentant les rues. La tête dans les mains, elle restait rêveuse devant la maison de son enfance. La grande façade éclairée par les lampadaires municipaux ne délivrait aucune couleur mais une obscurité sans nom dans les petites fenêtres carrées. A l'étage, les parents avaient laissé, par hommage certainement, la fenêtre par laquelle avait fuguée Anna grande ouverte. Mais elle savait qu'ils ne s'étaient jamais inquiété en son absence ; si elle était toujours leur fille, ce n'était plus une fille mais une femme qui aurait su trouver son chemin dans les paysages urbain et la vie moderne…

Elle se décida enfin à se lever, et alors qu'elle traversait la rue, elle se dit que l'heure était définitivement trop avancée pour que ses parents soient toujours éveillés. Après avoir monté les quelques marches qui la séparaient du parvis, Anna se retrouva devant la porte de bois épais, la main flottant en l'air en direction de la poignée, hésitant toujours à rentrer. Pourquoi y retourner après tout ? Elle avait choisi son indépendance, et ce au prix de ne plus jamais revoir ses parents. Plus jamais ? Non, elle pouvait bien se replonger dans l'océan écumeux de sa mémoire. Après tout, beaucoup des faits et gestes des humains étaient dépendants de tout intérêt…

Ses doigts se posèrent enfin et au prix d'une longue réflexion sur la poignée. Elle la serra lentement, et lorsque sa paume se figea contre l'objet, Anna put sentir tout le froid de celui-ci se propager en elle, une fraîcheur hostile qui s'avéra rapidement désagréable, elle grimpa le long de son bras, lui envahit le corps et lui glaça la tête, jusqu'à ce que chaque bouffée d'air qu'elle respirait provoquât en elle un choc thermique. A chaque cran que passait la poignée, la jeune femme frissonnait un peu plus, ses doigts abandonnant lentement leur couleur d'origine…Enfin, la poignée atteignit la butée et fit résonner un cliquetis métallique ; la porte venait de s'ouvrir. A cet instant, les forces maléfiques qui avait pris d'assaut le corps de la visiteuse se dissipèrent. La porte s'ouvrit lentement, et Anna put rentrer. L'intérieur de la maison n'existait plus, il s'était évanoui dans les ténèbres, happé par le temps et l'amnésie. Ce salon était un songe emporté, un monde oublié qu'il restait à Anna de redécouvrir, et même si la nuit régnait, elle pouvait percevoir chaque objet. Seule la lumière oppressante de la nuit rouge arrivait discrètement dans la pièce, occultée au passage par quelque objet posé en hauteur.

Dès que la porte fut refermée, l'ambiance sembla s'échapper vers l'extérieur, dénudant les lieux de tout sens…Un sourd grondement résonnait alors, mais ce n'était pas celui d'une navette, il était bien plus sourd, bien moins perceptible, et il variait, comme si ce fut une voix, la voix d'un fantôme…Anna ne voyait absolument rien, c'est pourquoi elle avança à petits, tout petits pas, s'aidant au passage de ses mains pour se repérer. Elle aperçut bientôt une lumière aussi rouge que la nuit au fond du salon ; c'était l'indicateur de l'hôtesse de maison lorsque les batteries étaient déchargées. Le grondement décrivit une nouvelle variation imitant le souffle d'agonie de quelque dragon touché en plein cœur. Anna se retourna vers la fenêtre, une lueur d'inquiétude brillait au fond de ses jolis yeux. Il lui sembla ensuite entendre des voix, de petites voix perfides, tellement basses que ce n'était que des murmures, des rumeurs…Sur le mur d'en face, la jeune femme pensa voir un portrait, cette peinture ne lui disait rien. En plissant encore les yeux, il lui sembla apercevoir une silhouette sombre. De grandes moustache, une grimace…Soudain, l'homme représenté parut s'animer et ses yeux blancs comme ceux d'un aveugle se détournèrent et la dévisagèrent.

Anna sursauta et serait tombé à la renverse si une commode n'avait pas été dans son dos. Elle commença à gémir de peur et ses mains se crispèrent douloureusement sur le bois du meuble. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le maléfique portrait avait disparu…Quel fantôme habitait les lieux ? Quels étaient ces terrifiants maléfices ? Perdue dans la nuit, Anna s'impatienta et chercha désespéramment son chemin dans le noir. Alors que ses yeux cherchaient quelque chose que ses souvenirs lui rappelleraient, elle sentit qu'elle perdait l'équilibre et s'empressa de partir au plus vite comme poursuivie pas ces démons. Dans sa précipitation, elle se perdit dans l'épaisse obscurité, et lorsqu'elle levait les yeux, c'était pour voir ces yeux qui la fixaient toujours, des sourires diaboliques, des visages inconnus, des images subliminales qui apparaissaient comme des éclairs, et le grondement qui s'élevait toujours plus…Anna faillit hurler de terreur, mais reprit ses esprits en se disant que tout ce qu'elle voyait en cet instant n'était que le fruit de son imagination troublée ; elle avait toujours habité là et savait que ce n'était pas une maison fantôme…Elle se retourna en perdant l'équilibre et tomba sur une porte qui s'ouvrit brutalement, précipitant la jeune fille sur le sol. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, la lumière s'était allumée. Le visage encore enfoui dans ses bras, elle n'osait découvrir son regard, hantée à l'idée de se retrouver nez à nez avec le démon qui semblait faire trembler cette paisible demeure. Mais lorsque ses yeux furent inondés de lumière, ce n'était pas un diable qui se trouvait en face d'elle, mais son père. Lui aussi était couché, un bras étendu par terre, l'autre sur la poitrine. Sa bouche grande ouverte et ses yeux qui avaient gardés cette expression de surprise fixaient toujours le plafond. A côté de lui, sa femme non plus ne bougeait pas…

Anna fixa quelques instants cette scène, attendant le moment où elle sortirait de ce cauchemar. Mais il n'arrivait pas, alors son visage se déforma, des rides apparurent, ses yeux se plissèrent et s'emplirent de larme, une atroce grimace de douleur était apparue sur sa petite bouche. Son cœur la brûla, ses yeux la piquèrent, sa bouche était sèche…Enfin, elle éclata, elle lâcha un hurlement aiguë et sauvage mêlant effroi, panique et douleur, elle se releva, revint sur ses pas en courant, traversa le salon dans lequel elle entendit de nouveau ces voix, elles riaient de la mauvaise farce, les yeux se plissaient de rire, les bouches arrogantes montraient fièrement leurs dents acérées, puis elle se retrouva à l'extérieur et tout cessa.

* * *

Au travers de la vitre sur laquelle elle pouvait voir son reflet, les lumières de la ville défilaient. C'était une infinité de galaxies, et autant de couleurs différentes. Les enseignes lumineuses, les lampadaires, les tubes de néon, les parcs d'attraction, les maisons, les aérogares étaient le cœur battant de la ville, les hommes se regroupaient autour de ces sources de lumières, les hommes ne vivaient que le jour, et les nocturnes devaient se réfugier au jour artificiel ; c'est là que la mort ne frappait pas. La nuit ne faisait qu'une avec la route délimitée par ces tubes fluorescents derrière lesquels on devinait de temps en temps la silhouette d'un passant errant sans but ou à la recherche de la lumière. La route s'engagea dans une zone étincelante ; les routes s'entrecroisaient, mêlant leurs néons et leurs réverbères, les enseignes lumineuses annonçant quelque bar ou centre d'urgence éclataient au-dessus de la route, c'était un vrai feu d'artifice. L'omnibus s'arrêta et on entendit les coussins d'air ralentir puis la carrosserie toucher le bitume. Les portes s'ouvrirent et des gens montèrent ; des hommes et des femmes, Dieu savait ce qu'ils cherchaient à une telle heure de la nuit…Une femme à la chevelure ramassée sous une casquette et aux épaules nues vint s'asseoir sur la banquette devant Anna, et le transporteur commun repartit.

L'orpheline était las de regarder défiler sous ses yeux le spectacle infiniment statique de la nuit, alors elle posa son regard devant elle et observa la nouvelle-venue. Elle avait un drôle de tatouage sur l'épaule droite ; un lapin blanc…

« Entre l'aile et la plume que te montrera le lapin, tu trouveras la réponse. » se souvint-elle. Mais quel était le rapport avec cette maudite prophétie ? Quelle question se posait-elle ? Où étaient l'aile et la plume ? Exaspérée par cette pensée, elle préféra s'appuyer de nouveau contre la vitre et regarder les lumières au-dehors. Mais quelles lumières…A l'instant où ses yeux commencèrent à vagabonder, l'enseigne d'un bar passa, il s'agissait d'une aile bleue fluorescente. Anna se réveilla et se rendit réellement compte que quelqu'un essayait de lui dire quelque chose…En effet, l'enseigne rouge en forme de plume ne tarda pas à se faire voir au-dessus d'une cédé thèque ; elle demanda l'arrêt de l'omnibus et le véhicule se rabattit sur le trottoir, ouvrant lentement ses portes, et Anna sortit rapidement, abandonnant le bus de la nuit et ses misérables passagers perdus dans les ténèbres ; car elle, au moins, poursuivait un but…

Peut-être qu'elle n'avait pas de question, mais sûrement elle cherchait des réponses. Que cherchait-elle ici ? L'énigme ne disait rien de plus, mais seuls deux bâtiments séparaient l'aile de la plume. Il y avait là une auberge, une sombre auberge aux murs noircis par la pollution, des fenêtres cassées dont les cadrans partaient en morceaux et seule l'enseigne semblait avoir un peu d'attrait, bien que deux lettres grésillaient…Si cette énigme avait du sens, c'était là qu'Anna avait rendez-vous. Elle souffla pour se donner du courage, car elle en avait besoin, puis elle fronça les sourcils et traversa la rue d'un air déterminé. Elle se présenta devant la porte d'entrée, et lorsqu'elle leva le poing pour frapper, l'entrée s'ouvrit toute seule…Elle grinça lentement, puis toute hésitante, Anna rentra, fit quelques pas dans le couloir qui s'offrait à elle et entendit la porte se refermer derrière elle…La pénombre régnait, mais on pouvait distinguer les carreaux noirs et blanc sur le sol ainsi que quelques portes sur les côtés. « Es-ce qu'il y a quelqu'un ? » Appela-t-elle timidement de sa petite voix…Aucune réponse…Malgré sa terreur croissante et sa fatigue alors que le soleil commençait à se lever dans les petites fenêtres, elle continua dans le couloir à petits pas, en faisant le moins de bruit possible. Elle voulait absolument savoir ce qui se cachait derrière tout cela…Elle arriva devant une porte sur laquelle on pouvait lire : « Réception ». Anna frappa doucement, puis après un court silence, une étrange voix lui répondit : « Entrez donc ! » Ce n'était pas celle du fantôme, mais bien une voix humaine un peu vieille et rauque, mais tout de même rassurante…

Cette fois confiante, Anna poussa la porte et rentra dans le bureau que l'on aurait juré figurer dans un musée des siècles antérieurs tant le mobilier et la décoration étaient vétustes et l'odeur désagréable. Derrière un vieux bureau aux pieds calés par des boulettes de journal, l'hôtelier fixait Anna de ses petits yeux gris avec un petit sourire. Celui-ci semblait encore plus vieux que ces lieux. La grande partie de son crâne était chauve, derrière ses oreilles pendaient de longs cheveux aussi blancs que sa fine barbe terminant son petit visage de vieillard mesquin. Il entrouvrit sa maigre bouche édentée et dit : « Nous vous attendions, Anna… ». Celle-ci entendit alors la porte se refermer derrière elle et deux personnes bondirent sur elle. Elle ne put voir ses agresseurs car on lui banda les yeux, et demeura impuissante face à la constriction de la brute qui la ceinturait. Elle sentit qu'on lui liait solidement les mains dans le dos, elle essaya alors tant bien que mal de se débattre, d'hurler au secours, mais on lui mit un bâillon entre les deux mâchoires et elle sentit qu'elle ne pouvait plus lutter.

Pendant qu'on lui faisait respirer une sorte de drogue soporifique, elle entendit la voix de l'hôtelier : « Vous ne serez pas au bout de vos surprises lors de votre réveil, ma chère amie… »


<b>Chapitre 3</b>

« -Vous êtes réveillée maintenant.
-Où suis-je ?
-Toujours à l'auberge, ne vous inquiétez pas.
-Et vous ?
-Vous continuerez à poser des questions longtemps ?
-Aïe ! »

Anna ouvrit les yeux au prix de grands efforts, et en effet, elle était toujours dans cette vieille auberge ; elle sentit qu'elle était allongée sur un lit et elle voyait le plafond, même si elle n'avait pas encore totalement recouvré sa vision. Elle essaya de bouger et remarqua que ses mains étaient menottées aux barreaux du lit derrière son crâne. Elle se reposa quelques secondes et leva la tête pour voir son ravisseur. Elle crut pendant un instant qu'elle allait retomber dans le coma ; c'était l'homme à l'imperméable. Mais il lui sembla que l'air froid et les ombres qui l'accompagnaient avaient disparu…Le fantôme se retourna vers sa prisonnière, la dévisagea et lui dit :

« -Vous auriez dû m'oublier, hein ?
-Oui, mais je me rappelle de tout, maintenant…
-Oui.
-Ma fugue, chez Adeline, dans la rue, cette lumière…Qu'est-ce que vous m'avez fait ?
-Il est encore un peu trop tôt pour vous demander cela. La question est plutôt : Qui sommes-nous ?
-En tous cas, vous n'êtes pas des gens normaux…
-Vous n'êtes pas normale, Anna…
-Comment cela ?
-Ne sentez-vous pas cela au plus profond de vous même ? Depuis votre enfance, vous êtes-vous sentie une fois au moins comme…
-Non ! Je suis née comme tout le monde, j'ai grandi avec mes parents, j'ai aimé, je me pose les mêmes questions que tout le monde ! J'en ai assez entendu depuis ces derniers mois ! Je ne veux que revenir à la vie normale !
-Allons, allons…Est-ce pour cela que vous sentez la présence des spectres ? Que vous me sentez ? Que vous avez reçu de moi ces énigmes qui ont à chaque fois répondu à vos questions ? Que votre chemin est tout tracé ?
-Où voulez-vous en venir ? Qui êtes-vous au juste ?
-Vous vous posez enfin la bonne question…Mais pour l'instant, nous allons plutôt nous demander qui est-ce que vous êtes… »

Anna ouvrit grand les yeux…Cette fois, elle avait vraiment peur. Toutes les épreuves qu'elle avait enduré jusque là, de la course-poursuite dans la rue de Joliette à la vision de ses parents morts n'étaient que le balbutiement de ce qu'elle vivait à ce moment…

« -Peur…Tu auras peur…
-Je ne suis personne…Je suis Anna Gath de Johanburg, j'y ai toujours vécu ! Je suis parfaitement normale ! Affirma Anna prise de panique en gesticulant sur son lit.
-Non, Anna, vous n'êtes pas normale…Vous êtes spéciale. Et c'est pour cela que vous n'avez rien à craindre ; je ne vous veux aucun mal.
-C'est ce qu'ont toujours dit les méchants aux gentils avant de leur couper la gorge !
-Mais moi, peut-être suis-je un gentil ?
-Mais alors, qui est le méchant ?
-Je crains fort qu'il soit trop tôt pour y répondre…
-Je ne vous fais pas confiance.
-Et vous avez raison, car nous serons bientôt opposés, et pourtant si proches…
-Ca suffit ! Je ne veux rien savoir de plus ! Libérez-moi !
-Tant mieux, car vous n'avez rien de plus à savoir. Vous découvrirez le reste par vous-même…Un nouveau monde s'offre aujourd'hui à vous, réussissez là où Adeline avait échoué.
-Adeline ?!
-Tu apprendras bien vite qu'elle n'était pas étrangère à cette histoire…
-Qu'est-ce que je vais devoir faire ?
-Vous allez vous rendre dans l'Ancien Monde, sur les traces d'Adeline, contrairement à la volonté de vos parents, et vous découvrirez ce qu'elle a toujours voulu savoir, vous l'honorerez et ne baisserez pas les yeux devant la mort.
-Mais que cherchait-elle exactement ? Demanda Anna enrouée par l'émotion.
-Elle ne cherchait pas que la vérité quant au bouleversement de cette planète…Magalie vous aidera à en savoir plus. »

Puis les yeux du fantôme s'éteignirent et l'imperméable sembla se vider de ce qu'il contenait ; il tomba sur le sol, vide. Voilà comment s'évanouissait un fantôme. A cet instant, Magalie entra à son tour dans la chambre. Anna l'avait reconnu à sa robe sombre et à ses grands cheveux roux. Elle s'appuya contre le cadre de la porte en regardant Anna puis lui dit : « Salut. » avant de s'avancer vers elle et de la libérer. Magalie faisait elle aussi partie de ce sombre complot sur lequel Anna voulait en savoir le moins possible, elle posa en conséquence le moins de questions possible, pressée de découvrir la vérité d'Adeline et de retrouver sa vie d'étudiante. Magalie lui disait qu'elle avait tort de se croire si normale, même si elle-même ne savait pas ce dont il s'agissait. Elles partirent pour l'Ancien Monde le lendemain même, par le biais d'une compagnie frauduleuse, car toutes les lignes menant vers le vieux continent avaient été fermées bien longtemps auparavant, mais il s'y trouvaient des destinations de choix pour les amateurs de frissons ou les naïfs qui pensaient trouver à eux-seuls la clef du mystère que les scientifiques les plus imminents avaient renoncé à trouver.

« -Alors tu n'est pas celle que je crois ? Avait demandé Anna intriguée par ces bouleversantes révélations.
-Si, avait répondu Magalie, moi-même, je ne connais pas ces gens, tout ce que je sais, c'est que j'ai été chargée de partir à Paris avec toi en échange d'une somme d'argent qui m'aidera beaucoup à financer mes études.
-Ils t'ont graissé la patte …
-Mais tu restes mon amie, et quelle que soit ma motivation, je dois t'aider à percer ce secret ! »

* * *

Plus haut dans le ciel, au-delà des lignes de navettes, au-delà de la voûte céleste, l'Oiseau Blanc continuait son inaugural en orbite autour de la Terre. Mais son autonomie lui permettait de cavalier seul dans l'espace ; ses concepteurs affirmaient que l'engin était capable de faire l'aller-retour de la Terre à Mars en sept mois, et ce sans ravitaillement dans les stations relais qui parsemaient le système solaire. Dans la grande salle de réception, les festivités allaient bon train et les administrateurs mondiaux avaient à cœur de se débarrasser de leurs responsabilités pendant cette soirée de fête et d'allégresse. Tous étaient vêtus de la même façon ; les hommes portaient de grands manteaux noirs ou gris par-dessus une chemise rouge au col serré par une cravate bleue et les dames se contentaient d'une robe rouge traînant jusque sur le sol.

Von Harling et moi-même étions assis face à face, levant notre verre à l'Oiseau Blanc sous les acclamations de la foule. Le baron me regarda et me fit signe, je lui répondit, et il se leva pour se diriger vers les toilettes. Le plus important à ce stade-la était de couvrir son absence, je me levai donc et me rendit au près de John Fugyama pour engager avec lui la conversation. Mon sourire captivant et mes yeux perçants eurent raison de son attention qu'il consacrait généralement à espionner les gens.

L'homme que je couvrais avait feint avec succès de se rendre aux toilettes et se trouvait dans un de ces grands couloirs aux murs de velours rouges qui sillonnaient tout le vaisseau. Rares étaient les passants lors de tels vols inauguraux. Contrairement à la première fois où il était passé par là, Harling ne se passionna pas pour la vision de rêve qu'offrait les vastes hublots, mais cherchait plutôt le sas d'accès au service de maintenance de la ventilation. Les plans de l'OIseau Blanc qu'il avait obtenus indiquait qu'il existait cinq de ces sas réparties le long du couloir qu'il arpentait. Il trouva en effet sur sa gauche une porte blanche indiquant que l'accès à toute personne étrangère à l'équipage était prohibée. Un violent coup d'épaule vint à bout de la malheureuse porte de fer. A partir de cet instant, il était en infraction et donc préférable de ne pas se faire remarquer. Les couloirs de la zone de maintenance était bien différents car il y faisait sombre, froid et humide. Seuls les techniciens étaient habilités à y circuler. Harling trouva un plan de ce dédale de couloir sur un mur et repéra sa position et celle qu'il espérait atteindre ; le cœur même du système de ventilation.

Sur sa route, plusieurs portes se dressèrent, certaines cadenassées et il lui fut difficile de se frayer un chemin dans cette obscurité permanente. Enfin, il arriva dans un très étroit boyau où l'air soufflait à une vitesse folle. A un certain stade, il eut même du mal à avancer et le bruit des pâles du ventilateur central devenait assourdissant. Enfin, il franchit une grille qui faisait office de filtre primaire et se retrouva dans une gigantesque pièce sombre où régnait le froid et le bruit des moteurs. Le plafond était troué de centaines de grilles d'aération desservant tous les quartiers de l'Oiseau Blanc et dans lesquelles s'introduisait le souffle produit par le titanesque ventilateur qui tournoyait sous ses pieds, certainement le plus grand qu'il n'avait jamais vu. Ses pâles broyaient l'air que distribuaient des milliers et des milliers de cuves d'air sous pression visibles sous la machine. En fait, Harling se trouvait sur une corniche de grillage d'un mètre de largeur faisant le tour de la salle du ventilateur. Soudain, une voix résonna dans ce vacarme : « Eh ! Vous là ! » C'était un technicien reconnaissable à sa blouse verte, il s'approchait rapidement de Harling. Sans hésitation, il grimpa sur la rambarde, seul obstacle le séparant du vide brassé par les pâles. Effrayé, le technicien avait arrêté sa course vers l'intrus et levait sa main gantée vers ce dernier : « Non, monsieur, je vous en prie, ne faites pas ça ! ». Mais Harling avait prémédité cela et se contenta de sourire au mécanicien avait d'écarter les bras en croix et de se laisser tomber dans le précipice. L'homme médusé se pencha à son tour par-dessus la rambarde, mais se contenta d'observer la chute.

Toujours les bras en croix, Harling continuait sa chute vers le ventilateur lorsqu'il se désagrégea comme de l'encre dans de l'eau. Son corps devint une épaisse fumée noire et forma bientôt un dôme au-dessus des pâles et se diffusa dans l'air, se répartissant dans les circuits d'air. Le technicien qui avait vu cette scène bouche bée sentit bientôt comme une démangeaison au fond de la gorge et fut prit d'une violente toux. Ses yeux devinrent bientôt aussi noirs que la mort que Von harling avait propagé dans l'Oiseau Blanc et l'innocent s'effondra sur le grillage, suffoquant une dernière fois…


<b>Chapitre 4</b>

« -Tu as vu ça ?!
-Ouais, c'est flippant…
-Tu sais à peu près ce qui s'et passé par ici ?
-Personne ne l'a jamais su en fait… »

Il ne restait en effet plus rien de la ville qui était autrefois Paris. Les vastes espaces cultivés par les hommes n'étaient plus que des champs de cendre où poussait la mort, les collines qui autrefois s'étendaient sur tout le bassin parisien avait perdu leur palette de couleur et n'était plus qu'un océan de gris avec ses ondulations et ses pièges mortels. Poussières, cendres témoignaient d'incendies, de guerres de batailles, de souffrances et de mémoires d'outre tombe. Le ciel lui-même était gris ; le soleil ne passait plus par l'ancien monde et les oiseaux étaient mort depuis bien longtemps. Au-delà des champs de la mort, Anna et Magalie trouvèrent Paris intra-muros ; une terrifiante vision de mort. Plus rien ne vivait, plus rien ne bougeait. Les grandes rues symétriques étaient nappées par un épais voile de fumée réduisant les deux femmes à l'était de vagues silhouettes. La plupart des immeubles s'étaient effondrés, rendant un décor apocalyptique qui mêlait la noirceur du bitume fissuré aux innombrables débris et les éclats de verre reflétant le mal qu'avait semé les hommes. Au-delà de la brume, on pouvait voir s'élever l'ombre trouble d'une tour qui avait survécu. Sa silhouette avait été rongée par le temps et sa structure menaçait de s'effondrer à chaque instant…

Sur une ancienne esplanade alors trouée, cabossée par des éclats et renversée par endroits, Anna passa son regard sur l'horizon masqué par le brouillard, seules quelques ombres de tours déchues perçaient la strate de brume. En faisant quelques pas, elle aperçut loin et droit devant elle une grande arche de poutrelles métalliques brunâtres qui devait servir de base à un gigantesque édifice d'autre fois car les restes de ce bâtiment gisaient sur les pavés qui séparaient cette arche d'Anna. Magalie la rejoint et sans mot dire, elle lui montra le sol du doigt. Sur la place gisait en effet des ossements. Des côtes, des cubitus, des crânes…Cette ville, c'était l'enfer…

Les cicatrices des événements qui avaient détruit ce monde plusieurs siècles auparavant étaient visibles sur cette esplanade de la mort. Les flammes, les cris, la couleur du sang qui coulait à flot…Tout était perceptible en regardant les orbites de ces crânes vides de personnalité et de sentiments, mais pleins de tristesse…

La sinistre promenade emmena Anna et Magalie un petit peu plus vers le Sud-Est. Leur route croisa celle d'une rivière où l'eau s'était tarie. Dans le lit du fleuve enjambé en plusieurs endroits par des ponts souvent effondrés, de longs bateaux s'étaient échoués, leur coque noircie témoignait du feu qui avait ravagée la ville. Et toujours à leurs pieds, ces squelettes carbonisés qui avait gardé dans leur mémoire l'horreur de leur mort. L'un d'entre eux avait le crâne percé d'un trou de balle, une arme rudimentaire salle et instable utilisée par les hommes de cette époque ; ils étaient donc également mort de leur propre folie.

« Magalie, regarde un peu ça ! » La rouquine leva le regard et vit de l'autre côté du lit, toujours enveloppé sous ce drap de brouillard, la silhouette d'un gigantesque bâtiment à la forme différente de celles qu'elles avaient pu observer jusque là. Celui-ci était en effet plus trapu, son toit semblait triangulaire et l'architecture en croix latine. Intriguée par l'originalité de cet édifice, elles décidèrent toujours en silence de se rendre au près de celui-ci. En face de l'entrée, un pont par-dessus le lit avait été conservé. A mesure que les deux exploratrices progressaient sur l'enjambement, elles purent voir le monument sortir de l'ombre et prendre un imposant aspect, libérant la couleur jaunâtre de ses briques et le brun foncé de ses épaisses portes. Près de l'entrée et de chaque côté du pont s'érigeaient deux grandes croix latines taillées dans le bois et nullement érodées par le temps. « Cette croix…Serait-ce un symbole de cette civilisation ?! » Demanda Anna dont les songes et les questions débordaient de sa pensée sous forme de paroles.

L'air sembla se mettre à vibrer et l'air fut animé de terrible vibration, annonçant un grondement sourd et lointain. Les deux exploratrices aperçurent un vive lumière derrière les nuages, certainement à la source de ce bruit infernal. L'objet en question passa sous la strate nuageuse et révéla sa forme d'oiseau . « L'oiseau blanc ! » S'exclama Magalie, à la voix à peine audible derrière le grondement du vaisseau déchu. Anna ne répondit toujours pas, elle restait avec de grands yeux admiratifs devant ce spectacle céleste, l'oiseau géant touché en son cœur et battant désespéramment des ailes pour échapper à son immuable et cruel sort le précipitant à terre. La navette spatiale sembla émettre un gémissement, c'était en fait la torsion de la structure de l'appareil. De grandes flammes rougeoyantes dansaient puissamment dans son sillage, mais ce n'était pas par leur imposante voluminosité qu'elles étaient remarquable mais par le panache de fumée épaisse et noire qui s'en échappait. Une explosion éclata soudainement, pulvérisant l'aile tribord de l'Oiseau Blanc et le déséquilibrant également, ce qui le fit pencher vers bâbord, pour entamer un ultime virage dans le ciel de Paris avant de s'éteindre définitivement dans un dernier éclat de lumière derrière l'horizon…

« -Je suis sûre que j'aurais pu les entendre crier…Murmura Anna
-Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? L'Oiseau Blanc était un chef-d'œuvre de sécurité…
-Je n'en sais rien, mais quelque chose me dit que cet attentat dont la cible était certainement les administrateurs est…
-Est quoi ?
-L'Œuvre de ceux qui sont à ma poursuite… »

Anna avait dit ces derniers mots avec une certaine inquiétude et une incompréhension palpable dans la voix. Penchée sur elle, Magalie pouvait voir son reflet dans l'humidité qui envahissait les yeux de la petite brune. « Maintenant, j'ai peur maintenant je regrette d'être partie de chez moi… » avait dit Anna d‘une voix tremblante avant de s'enfouir le visage dans les mains, comme pour pleurer, mais il ne se passa rien.


<b>Chapitre 5</b>

Magalie s'était levée et regardait en direction de l'édifice dont la silhouette les avait menées jusqu'ici. Elle fit quelques pas et s'arrêta, comme intriguée par quelque chose. Elle avait en effet remarqué quelque chose devant le bâtiment. Elle appela son amie qui sortit son visage de ses mains et vit la même chose. Rapidement, les deux femmes se retrouvèrent l'une à hauteur de l'autre et face à la chose qui avait appelé leur curiosité. Plus pertinente que Magalie, Anna identifia la silhouette qui se dressait devant les portes ; c'était un humain. Un sombre humain enveloppé dans une grande cape noire et au visage masqué par une capuche. Il avait des dimensions raisonnables et ses yeux ne brillaient pas dans les ténèbres, cela ne pouvait donc pas être le fantôme…

« -On fait quoi ? Demanda Magalie en chuchotant à son acolyte.
-Allons le voir…
-Mais tu trouves pas louche que ce type soit encore vivant, nous sommes dans l'Ancien Monde ! »

Mais Anna avait ignoré cet avertissement et était déjà en route vers ce fameux individu. Lorsqu'elle arriva devant lui, l'homme releva la tête vers la jeune femme de façon à découvrir le bas de son visage qui n‘état qu‘un nid de rides, et lui dit : « Bienvenue, ma fille, bienvenue au refuge des hommes, bienvenue aux portes de l'Enfer… »

« Le refuge des hommes ?! Avait fait Magalie pleine de surprise en arrivant entre les deux interlocuteurs. Ne sont-ils pas sensé avoir disparu de ce continent il y a plusieurs siècles ? »

Le sage ne répondit pas, il se contenta de regarder la curieuse presque de bas mais avec un certain mépris. « Ne me lâchez plus des yeux ! » Avait-il alors annoncé en guise de réponse avant de se retirer vers l'édifice dont les portes s'ouvrirent pour la petite silhouette sombre et se refermèrent juste après le passage des deux jeunes femmes. De l'intérieur, le bâtiment semblait plus haut, certainement à cause des grandes demi-arches qui prenaient racine dans les contreforts consolidant les épais murs et qui se rejoignaient au plafond en formant une voûte cassée. En en croyant ses cours d'architecture dans l'histoire, Magalie avait reconnu plusieurs des caractéristiques d'une cathédrale du vingt-et-unième siècle lors de la très courte période d'inspiration du dix-septième. Plusieurs feux dansaient à l'ombre de la nef, régulièrement disposés, ils formaient un couloir et procuraient autant de lumière que de chaleur, c‘est-à-dire peu. Alors qu'elle marchait derrière le guide et à côté de son amie, qui l'avait sans le vouloir entraînée jusque là, Anna promenait son regard dans la grande nef dont l'obscurité masquait le détail des briques et des statues qui ornaient les murs de toutes parts. Ils croisèrent quelques hommes enfouis sous des capes brunes pareilles à celle du guide, mais si ils s'avéraient sombres, il était certain qu'ils étaient humains.

« -Pourquoi des humains vivent encore ici ? Demanda soudainement Magalie.
-Lorsqu'Il fit s'abattre l'apocalypse sur la Terre en l'an de grâce 2046, toute l'Europe s'est retrouvée enterrée sous la panique et la désolation. Les rares qui jouissaient encore de la foi s'en sont remis au Seigneur, et ceux qui ne croyaient qu'en eux se sont vus courir à leur perte de deux façons : les uns marchèrent vers de nouvelle terres en croyant qu'elles seraient plus verte que la leur et ont péri dans les guerres engrangée par la folie humaine et sa haine, les autres se sont enterré avec la promesse d'une vie éternelle en martyr, sur les traces du Sauveur…
-C'est vôtre cas…Fit Anna en se réservant d‘avouer qu‘elle n‘avait pas compris ce que ve naît de narrer le Sage.
-Vous savez, ma fille, cette histoire est celle que l'on insuffle aux enfants avec l'interdiction de sortir de la ville, elle remonte à plusieurs siècles, et je ne saurais garantir qu'elle soit le reflet de la vérité…
-Je comprends, oui… »

Alors que les trois interlocuteurs descendaient dan un grand escalier plus sombre encore en colimaçon, l'homme ôta sa capuche et révéla la nudité de son crâne sans exhiber son visage et interrogea les deux femmes : « Mais au fait, d'où venez-vous ? »

La réponse ne sut se faire attendre :
« -D'Amérique.
-D'Amérique…mais qu'est-ce que votre peuple nous veut ? Il a déjà profité de nous dans notre histoire, menti, volé, censuré et annihilé. Que cherchez-vous en Europe ?!
-Eh bien…Commença Anna. A vrai dire, je ne le sais pas vraiment moi-même…je sais que je dois suivre les traces d'une amie qui a trouvé la mort…Adeline, ce nom vous dit quelque chose ?
-Adeline…L'homme sous sa cape avait répété ce nom avec une certaine pitié dans la voix tout en interrompant sa descente dan les escaliers. Cette jeune femme est venue en ces lieux il y a quelques mois, elle cherchait…Et pour la première fois, le guide se retourna vers les deux amies et révéla enfin son visage ridé, imberbe et à la morphologie quelque peu différente des américains, ses petits yeux derrière des amas de peau épaisse reflétait sa profonde terreur …Elle cherchait le Passage…
-le Passage ??! Mais de quoi vers où ?! Se moqua Magalie.
-L'apocalypse de 2046 n'avait pas comme seul but de punir nos péchés, mais aussi d'ouvrir les Enfers. Et c'est pour contenir cette puissance démoniaque et destructrice que cette ville a été construite par-dessus le cratère pour accueillir tous ceux qui voudraient vivre dans la foi et l‘incertitude du lendemain.
-Seigneur…Péchés…Enfers…Énumérait Magalie. Ces mots n'ont plus aucun sens pour notre civilisation ; la religion a été à jamais bannie des mœurs au lendemain de cette catastrophe à ce que je sais, et je ne crois vraiment pas qu'il y ait une porte menant aux Enfers là-dessous…ce sont des histoires pour les enfants…
-Croyez ce que vous voudrez, mademoiselle. Répondit le sage plein de colère. Mais c'est la vérité ! Nous les avons vus de nos propres yeux, les démons, les anges déchus…Leur règne est venu ! Et ils vous écraseront en premier ! »

Puis il s'éclipsa de nouveau avec la torche, abandonnant les deux visiteuses dans le noir. Soudainement intéressée, Anna se lança derrière le guide en l'appelant, enfin elle le rattrapa et hors d‘haleine, elle reprit la conversation :

« -Excusez mon amie, monsieur…Mais moi, je suis près à écouter ce que vous avez à dire, cela l'intéresse…
-Vous avez l'oreille bien sage, ma fille. Que voulez-vous savoir ?
-Je veux savoir ce qui est arrivé à Adeline…
-Hélas, on ne l'a jamais revue… Hésita le guide.
-Et vous a-t-elle dit ce qu'elle cherchait dans les Enfers ? »

L'homme à la cape noire ne répondit pas tout de suite, il se contenta de s'abaisser à la hauteur d'Anna et de la regarder au plus profond des yeux pendant quelques secondes, et il dit tout bas et très gravement : « le Nephilim… »

« -Le Nephilim…Reprit-elle.
-On raconte que le Nephilim a conclut un pacte avec Satan et qu'il se cache dans son royaume pour échapper à la haine que Dieu lui porte…
-Ma mission est de réussir là où ma meilleure ami avait échoué…Il faut que je rencontre le Nephilim et que je découvre ce que voulait Adeline…Emmenez-moi au Enfers… »
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