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Oeuvre :
Mots : 1370
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FEMME : Chuuuuuuuuuuut… Chuuuuuuuuuuut… mais… silence ! Silence ! Non !
Elle rit.
FEMME : Ha ha, arrêtez, arrêtez, s’il vous plaît ! Mais qu’est-ce que vous pensez ? Ce soir… On annonce de la pluie dans tous les cœurs du monde…
Elle crie à s’époumoner.
FEMME : Allumez les lumières, s’il vous plaît !
Une chaise, posée dans le troisième tiers de la salle, se retrouve éclairée. On ne voit pas la femme, bien qu’elle soit sur scène. Elle se dirige vers la salle en faisant du bruit à chaque pas.
FEMME : J’entre sur scène, j’entre sur scène, j’entre sur scène…
En arrivant à la chaise, elle se retourne vers la salle et sursaute d’une surprise marquée, manquant de trébucher sur la chaise. Elle se reprend.
FEMME : Pourquoi me mentez-vous ?
Sa voix prend un ton stressé et nerveux.
FEMME : Non, non ! J’étais déjà sur scène, là, là, juste là, quand je vous parlais ! Les lumières !
Les lumières s’éteignent. On entend un feedback dans le système de son (elle utilise un micro, si possible). Le feedback s’estompe alors que la lumière revient, plus généralisée, bien que toujours concentrée sur la chaise. Lorsque les lumières se rallument, la femme est assise sur la chaise, stoïque.
FEMME : Hier, je l’ai revu. Marc-Antoine. Il voulait me quitter. Je l’ai tué… dans ma tête. D’une balle dans la tête. Mais je n’ai rien fait. Il est juste parti, m’a plantée là, laissée seule.
Une musique (soit Vidrar Vel Til Loftarasa ou Ny Batteri, de Sigur Ros) se met à jouer, très forte et très instantanée. La femme se lève, comme effrayée, se prend dans la chaise, trébuche. Elle se relève avec un air craintif au visage. La musique s’arrête.
FEMME : Salut… Moi, c’est Ju…
La musique recommence, tellement forte qu’on ne peut entendre le nom du personnage. Elle se met à danser comme si elle était à un concert rock. Blackout sec. Elle replace la chaise debout, s’y assoit et reprend un air stoïque, puis les lumières se rallument.
FEMME : Hier, Marc-Antoine m’a quittée. Je me suis menti à moi-même. J’ai dit que je m’en foutais. Que je le détestais. Que je détestais le monde. Mais en fait, je suis encore amoureuse de lui. Je l’aime, le salaud, encore plus depuis qu’il ne m’aime plus… L’amour masochiste… Ah ! je mourrais pour lui !
Elle a un ton plus hésitant durant la deuxième phrase et elle laisse ses mots en suspens. Elle cesse de parler un peu. Son visage s’adoucit. Quelques instants passent sans paroles. Elle pousse soudainement un cri de surprise.
FEMME : Oh ! Oh ! C’est le silence ! Écoutez ! c’est le silence !
Elle se lève, lentement, de gestes mesurés. Elle a un petit rire hystérique.
FEMME : Non, non, non, non, non… Écoutez… [Note : les prochaines phrases varient selon ce qui est réellement audible au sein de la salle] Une quinte de toux, le bruit de quelqu’un qui bouge sur son siège… Des papiers de bonbon, ou un paquet de gommes, peut-être… Les planches de la scène qui craquent sous mon corps qui tangue… Dehors, les voitures infatigables, un couple qui se déteste, la police. Dehors, il n’y a jamais de silence. Mais dehors, c’est la réalité… Ici, c’est un monde de fiction. Mon monde !
La musique se remet à jouer très, très fort, mais c’est une autre chanson (Straumnes ou All Alright, de Sigur Ros). La femme se met cette fois-ci à pleurer, en tombant sur ses genoux.
FEMME : Oh Marc-Antoine, Marc-Antoine ! Pourquoi ?
Elle se relève, stoïque à nouveau, et cesse de pleurer. Elle prend un regard vide.
FEMME : Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que l’amour, ça ne raisonne pas. Parce qu’un jour, je me réveille et me rends compte que mon cœur a cessé de battre. Ou plutôt, a recommencé à battre, parce qu’avec toi, le monde était interdit. Parce qu’aimer, parce que l’amour, c’est la nouvelle prison des innocents. Tu m’y avais amené. Maintenant, je pars, je pars de toi, je pars de ton monde. Ton monde égoïste et artificiel, fantasmatique, ton monde de rêves et d’amour platonique, ton monde où je suis celui que tu aimes parce que je suis et non pour ce que je suis, physiquement. Je pars de toi, parce que tu ne sais pas aimer comme aiment les autres. Je pars, je pars loin, loin des rêves d’un monde meilleur dans lequel tu peux vivre en paix et seule. Vivre en paix et seule. La solitude égoïste, la solitude narcissique. Tu m’aimais de l’autre côté du lit, de l’autre bout de la maison. Tu m’aimais parce que je brisais tes moments à toi, tu m’aimais parce que tu ne crois pas en l’amour.
Elle s’assoit à nouveau. La colère semble imprégner son visage.
FEMME : Hier, Marc-Antoine m’a menti. J’existe encore aujourd’hui… Est-ce que j’existe encore ? Son cœur battait, il a toujours battu, n’a jamais arrêté de battre. Je lui avais seulement interdit de me quitter. Seulement interdit de ne plus m’aimer. Les… sentiments… sont… éternels…
Elle se lève. La musique recommence. Elle crie, devient violente, est colérique, fâchée. Elle frappe la chaise, la balance par terre. Saute. Cours. Se laisse tomber par terre. Danse.
FEMME : Mensonges, mensonges, mensonges, mensonges ! Les sentiments sont éternels ! Mais les sentiments sont tous des mensonges quand on les partage. Personne ne sait ce que je veux dire par aimer, personne ne connaît ma peine. Tous ceux qui me parlent d’aimer ou de pleurer me mentent ! Toute la terre ment ! Vivre en société, c’est mentir, c’est… ME mentir !
Elle se remet à danser partout. Elle s’arrête à nouveau.
FEMME : Alors, je fais du théâtre ? Je… fais du théâtre ! Je suis sur une scène à mentir à la terre entière, en retour ! À vous raconter une fausse histoire, vous dire les mots de quelqu’un d’autre, les fantasmes de Pascal ! Lui aussi ment au monde, café à la main, écrivant une pièce de théâtre au coin d’une table, isolé par la foule des âmes inconnues. Les mots n’ont pas de sens pour tous ceux qui ne parlent pas la même langue, mensonges, mensonges, mensonges ! Pascal ne m’a pas inventé, j’existais déjà ! Pascal m’a menti, comme si mentir était un verbe synonyme de créer…
Elle se remet à danser partout. Elle s’arrête à nouveau.
FEMME : Ha ! Marc-Antoine me déteste ! Oh, plus encore ! Toute la terre me déteste, mais au moins, c’est réciproque !
Elle se remet à danser, plus férocement que jamais. Elle s’arrête et est, pour la première fois, essoufflée. Elle perd toute émotion et ne garde qu’un souffle rauque.
FEMME : Hier, un individu parmi les six milliards d’êtres humains sur cette terre m’a dit qu’il ne souhaitait plus passer de temps avec moi. Un individu à un autre, deux personnes anonymes dans le monde. Mon cœur a arrêté de battre. Pour vrai. Quand j’ai sauté devant le métro, devant lui. Je suis…
Elle tombe par terre.
Fin.