Les Sentiments artificiels

Type : Littérature | Ajout le : 01/05/2010
Note de l'auteur :
Il y a deux choses très importantes dont je dois traiter ici. Tout d'abord, pourquoi le théâtre ? En fait, lorsque j'étais au secondaire, durant ma dernière année, j'ai eu un cours de théâtre en option. Lors du cours, j'ai eu la possibilité d'écrire ma propre pièce (La Dame en rouge), qui n'a malheureusement pas pu être montée, bien qu'elle se soit rendue à la toute dernière étape de sélection. Il s'agissait alors de ma première pièce de théâtre à vie, co-écrite avec une amie. Le style était donc bien sûr un peu déficient, puisqu'il s'agissait d'une première pour nous deux. L'histoire, peut-être plus aisément adaptable au cinéma qu'au théâtre, était par contre proche des textes que j'écris actuellement, bien que plus centré sur un personnage plutôt que des sentiments ou des impressions. La pièce baignait dans le flou, dans l'incompris, le tout dans un univers surréaliste peuplé de plusieurs personnages aux noms évocateurs. C'est en partie parce que le style était handicapé et parce que le style de pièces favori des juges était plutôt traditionnel que ma pièce ne fut pas jouée, bien que mon professeur l'ait bien aimée. Je récidive donc dans le monde du théâtre avec, cette fois-ci, un monologue théâtral, Les Sentiments éternels. Les influences de la première pièce sont flagrantes, surtout sur le point de l'histoire et du personnage : tout progresse sans qu'on ne soit sûr de rien et on baigne sans contredit dans une mélasse bien épaisse. Par contre, la fin, ici, est plus concise (l'autre, bien que concluante, n'était pas spectaculaires), plus punchée, si vous me passez le mot. Le personnage agit parfois de manière incompréhensible, oscillant entre plusieurs phases de «personnalité», si vous voulez, et donne l'impression d'être bipolaire, voire multipolaire... Le style est beaucoup, beaucoup plus direct, laissant tomber presque totalement le style plus littéraire que j'avais eu précédemment, pour se concentrer sur les actions importante et, surtout, le monologue. Un ami projetait de monter une soirée théâtre avec trois de ses pièces, récemment, et me demandait de faire partie de l'équipe technique. Le jour d'avant, j'avais eu l'inspiration d'une pièce de théâtre sur le mensonge en allant voir une comédie musicale étudiante, je lui ai donc parlé de mon idée. Il m'a offert d'en faire une sorte de première partie à ses trois pièces, s'il aimait le résultat final et si le tout faisait, selon lui, une bonne pièce. Je me suis donc lancé dans l'écriture d'un assez court monologue. Maintenant, parlons de la pièce en soi (désolé, je sais que ça fait un très, très, très long commentaire ^^!). Il faut d'abord savoir que la pièce s'impose comme une oeuvre soeur à une autre de ma plume, écrite récemment : Les Sentiments éternels. Le lien s'est créé entre les deux sans que ce ne soit réellement volontaire. Les deux textes parlent du même sujet, ont des réflexions semblables et, surtout, placent les sentiments au coeur de l'histoire. La différence est dans le contexte. Cette pièce se concentre sur une jeune femme, vingt ans, anonyme, qui se fait quitter par son amoureux en allant le voir à Montréal. Elle analysera donc la situation de divers points de vue, des plus rationnels aux plus émotifs, en passant par une gamme de sentiments. Ici, l'exploration du monde des sentiments est encore plus flagrant : le personnage va jusqu'à jouer différentes réactions lors de séquences plus musicales. En effet, la femme sera stoïque, heureuse, triste, colérique, craintive, voire angoissée. Les sentiments sont par contre vus sous un autre angle, celui de l'éternité, d'une part (ce qui n'était pas le cas dans les Sentiments éternels, bien que le titre le laisse croire) et, surtout, celui de la subjectivité. Offrant une histoire d'un côté et quelques réflexions de l'autre, la pièce se concentre sur deux aspects vraiment importants. Qu'est-il arrivé à cette femme ? et qu'est donc cette pièce ? Au travers des deux trames, on explore le mensonge. Qu'est-ce que le mensonge ? Eh bien la fiction, l'art, simplement ! D'autres éléments sont semblables entre la pièce et l'autre histoire, qui était en fait une nouvelle de trois pages (quatre fois plus longue que celle-ci, donc). Les deux sont principalement des monologues, axés sur ce que le personnage veut dire. De plus, les deux histoires ont comme élément déclencheur la rupture amoureuse, de la même personne, un certain Marc-Antoine. Par contre, là où Les Sentiments Artificiels place un personnage féminin, il s'agissait d'un jeune homme homosexuel dans l'autre texte. Il ne me reste plus qu'à expliquer, je pense, le rapport qu'a la pièce avec la réalité et le public. Il n'y a pas de réelle interactivité entre les deux. S'il est vrai que la femme s'adresse par moments au public, elle n'attend pas de réponse de sa part, et il n'est jamais demandé au public de prendre part dans la pièce. Ce qu'il y a, simplement, c'est une comédienne sur scène, déchirée entre son rôle, mensonge, et la réalité, une réalité qui disparaît lentement de sa vie... Oh, et mon vrai nom, c'est Pascal.
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Oeuvre :
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Une femme est sur scène, baignée du noir le plus noir possible.

FEMME : Chuuuuuuuuuuut… Chuuuuuuuuuuut… mais… silence ! Silence ! Non !

Elle rit.

FEMME : Ha ha, arrêtez, arrêtez, s’il vous plaît ! Mais qu’est-ce que vous pensez ? Ce soir… On annonce de la pluie dans tous les cœurs du monde…

Elle crie à s’époumoner.

FEMME : Allumez les lumières, s’il vous plaît !

Une chaise, posée dans le troisième tiers de la salle, se retrouve éclairée. On ne voit pas la femme, bien qu’elle soit sur scène. Elle se dirige vers la salle en faisant du bruit à chaque pas.

FEMME : J’entre sur scène, j’entre sur scène, j’entre sur scène…

En arrivant à la chaise, elle se retourne vers la salle et sursaute d’une surprise marquée, manquant de trébucher sur la chaise. Elle se reprend.

FEMME : Pourquoi me mentez-vous ?

Sa voix prend un ton stressé et nerveux.

FEMME : Non, non ! J’étais déjà sur scène, là, là, juste là, quand je vous parlais ! Les lumières !

Les lumières s’éteignent. On entend un feedback dans le système de son (elle utilise un micro, si possible). Le feedback s’estompe alors que la lumière revient, plus généralisée, bien que toujours concentrée sur la chaise. Lorsque les lumières se rallument, la femme est assise sur la chaise, stoïque.

FEMME : Hier, je l’ai revu. Marc-Antoine. Il voulait me quitter. Je l’ai tué… dans ma tête. D’une balle dans la tête. Mais je n’ai rien fait. Il est juste parti, m’a plantée là, laissée seule.

Une musique (soit Vidrar Vel Til Loftarasa ou Ny Batteri, de Sigur Ros) se met à jouer, très forte et très instantanée. La femme se lève, comme effrayée, se prend dans la chaise, trébuche. Elle se relève avec un air craintif au visage. La musique s’arrête.

FEMME : Salut… Moi, c’est Ju…

La musique recommence, tellement forte qu’on ne peut entendre le nom du personnage. Elle se met à danser comme si elle était à un concert rock. Blackout sec. Elle replace la chaise debout, s’y assoit et reprend un air stoïque, puis les lumières se rallument.

FEMME : Hier, Marc-Antoine m’a quittée. Je me suis menti à moi-même. J’ai dit que je m’en foutais. Que je le détestais. Que je détestais le monde. Mais en fait, je suis encore amoureuse de lui. Je l’aime, le salaud, encore plus depuis qu’il ne m’aime plus… L’amour masochiste… Ah ! je mourrais pour lui !

Elle a un ton plus hésitant durant la deuxième phrase et elle laisse ses mots en suspens. Elle cesse de parler un peu. Son visage s’adoucit. Quelques instants passent sans paroles. Elle pousse soudainement un cri de surprise.

FEMME : Oh ! Oh ! C’est le silence ! Écoutez ! c’est le silence !

Elle se lève, lentement, de gestes mesurés. Elle a un petit rire hystérique.

FEMME : Non, non, non, non, non… Écoutez… [Note : les prochaines phrases varient selon ce qui est réellement audible au sein de la salle] Une quinte de toux, le bruit de quelqu’un qui bouge sur son siège… Des papiers de bonbon, ou un paquet de gommes, peut-être… Les planches de la scène qui craquent sous mon corps qui tangue… Dehors, les voitures infatigables, un couple qui se déteste, la police. Dehors, il n’y a jamais de silence. Mais dehors, c’est la réalité… Ici, c’est un monde de fiction. Mon monde !

La musique se remet à jouer très, très fort, mais c’est une autre chanson (Straumnes ou All Alright, de Sigur Ros). La femme se met cette fois-ci à pleurer, en tombant sur ses genoux.

FEMME : Oh Marc-Antoine, Marc-Antoine ! Pourquoi ?

Elle se relève, stoïque à nouveau, et cesse de pleurer. Elle prend un regard vide.

FEMME : Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que l’amour, ça ne raisonne pas. Parce qu’un jour, je me réveille et me rends compte que mon cœur a cessé de battre. Ou plutôt, a recommencé à battre, parce qu’avec toi, le monde était interdit. Parce qu’aimer, parce que l’amour, c’est la nouvelle prison des innocents. Tu m’y avais amené. Maintenant, je pars, je pars de toi, je pars de ton monde. Ton monde égoïste et artificiel, fantasmatique, ton monde de rêves et d’amour platonique, ton monde où je suis celui que tu aimes parce que je suis et non pour ce que je suis, physiquement. Je pars de toi, parce que tu ne sais pas aimer comme aiment les autres. Je pars, je pars loin, loin des rêves d’un monde meilleur dans lequel tu peux vivre en paix et seule. Vivre en paix et seule. La solitude égoïste, la solitude narcissique. Tu m’aimais de l’autre côté du lit, de l’autre bout de la maison. Tu m’aimais parce que je brisais tes moments à toi, tu m’aimais parce que tu ne crois pas en l’amour.

Elle s’assoit à nouveau. La colère semble imprégner son visage.

FEMME : Hier, Marc-Antoine m’a menti. J’existe encore aujourd’hui… Est-ce que j’existe encore ? Son cœur battait, il a toujours battu, n’a jamais arrêté de battre. Je lui avais seulement interdit de me quitter. Seulement interdit de ne plus m’aimer. Les… sentiments… sont… éternels…

Elle se lève. La musique recommence. Elle crie, devient violente, est colérique, fâchée. Elle frappe la chaise, la balance par terre. Saute. Cours. Se laisse tomber par terre. Danse.

FEMME : Mensonges, mensonges, mensonges, mensonges ! Les sentiments sont éternels ! Mais les sentiments sont tous des mensonges quand on les partage. Personne ne sait ce que je veux dire par aimer, personne ne connaît ma peine. Tous ceux qui me parlent d’aimer ou de pleurer me mentent ! Toute la terre ment ! Vivre en société, c’est mentir, c’est… ME mentir !

Elle se remet à danser partout. Elle s’arrête à nouveau.

FEMME : Alors, je fais du théâtre ? Je… fais du théâtre ! Je suis sur une scène à mentir à la terre entière, en retour ! À vous raconter une fausse histoire, vous dire les mots de quelqu’un d’autre, les fantasmes de Pascal ! Lui aussi ment au monde, café à la main, écrivant une pièce de théâtre au coin d’une table, isolé par la foule des âmes inconnues. Les mots n’ont pas de sens pour tous ceux qui ne parlent pas la même langue, mensonges, mensonges, mensonges ! Pascal ne m’a pas inventé, j’existais déjà ! Pascal m’a menti, comme si mentir était un verbe synonyme de créer…

Elle se remet à danser partout. Elle s’arrête à nouveau.

FEMME : Ha ! Marc-Antoine me déteste ! Oh, plus encore ! Toute la terre me déteste, mais au moins, c’est réciproque !

Elle se remet à danser, plus férocement que jamais. Elle s’arrête et est, pour la première fois, essoufflée. Elle perd toute émotion et ne garde qu’un souffle rauque.

FEMME : Hier, un individu parmi les six milliards d’êtres humains sur cette terre m’a dit qu’il ne souhaitait plus passer de temps avec moi. Un individu à un autre, deux personnes anonymes dans le monde. Mon cœur a arrêté de battre. Pour vrai. Quand j’ai sauté devant le métro, devant lui. Je suis…

Elle tombe par terre.

Fin.
Commentaires
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Libellule Rouge
05/05/10 à 02:08
La note explique aussi pourquoi c'est aussi court, mais en même temps probablement que faire plus long serait un peu inutile, à moins qu'on ait plusieurs personnages, comme une variation sur le même thème en divers monologues.

J'aime le style, et les didascalies nous font vraiment voir le personnage, j'aime la certaine cassure du quatrième mur. Je sens que le drame théâtral est un genre qui te sied bien. Bon travail!

Eldorino
04/05/10 à 06:43
Ha ha, oui, je m'excuse, pour la note de l'auteur, j'trouve moi-même que j'ai exagéré :P ! Mais bon, en même temps, c'est un peu un cadeau, parce que tout ce que j'ai écrit là, c'est exclusif ! Je l'ai dit de vive voix à quelques amis proches qui ont lu le monologue, et je le dirai très certainement aux concernés du théâtre, mais je ne ferai pas un préface avant la pièce pour l'expliquer ^^! Donc, c'est long, mais au moins, ça aide un peu à comprendre :P !

Et, je suis tout à fait d'accord, c'est très court. J'hésite quand même à rajouter du texte, parce que je ne veux pas perdre le fil de l'histoire. Et aussi parce que c'est comme la "première partie" d'une soirée théâtre à trois pièces. Donc trois pièces, c'est déjà long, on m'avait averti de faire quelque chose de plus ou moins court.

En même temps, l'allonger un peu aiderait sûrement à développer l'histoire (si j'arrive à plus la développer moi-même :P !)... Hum... dilemme :P !

Burn
02/05/10 à 07:14
La note de l'auteur est presque aussi longue que la pièce :D.

C'est bien comme texte, je connais pas grand chose au théâtre, mais j'ai quand même trouver ça bien intéressant. Cependant, c'est pas un peu court pour une pièce?