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Mots : 2483
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Cinglé, t'es complètement cinglé. Mais il ne se sentais pas fou. Pas encore. Un fou sait-il seulement qu'il est cinglé ? Duke s'imagina dans une de ces pièces blanches capitonnées, avec comme seule vue extérieure une fenêtre barricadée donnant sur un long corridor blanc. Il se visualisait très bien, en train de s'égosiller, criant à qui le veux qu'il est sain d'esprit.
Et puis qu'est ce que sa femme pouvait bien savoir, elle qui passait ses journées à radoter en fumant cigarette sur cigarette, affalée devant un de ces quelconques soap américain médiocre. Oh Brian, je t'aime ! Je… je porte l'enfant de ton frère ! Et Sacha s'exclamerai, tirant un mouchoir de sa poche de tablier pour s'éponger grossièrement les yeux. Elle frissonnera de surprise, laissant la gravité induire quelques vaguelettes de graisse sur son corps corpulent. Duke ferma ses yeux et pris une expression de dégoût. Elle l'a littéralement fait chier pendant toutes leurs deux décennies de mariage, pas question qu'elle l'embête une fois six pieds sous terre. T'avais qu'à pas de goinfrer de petits gâteau et de crottes aux fromage, salope.
Duke tendit la main vers son porte-document. Il s'arrêta dans son geste, laissant sa main en suspend à quelques centimètres de la poignée de cuir. Il ferma les yeux.
Lorsque je les ouvrirai, il disparaîtra. Il visualisa son porte-document en cuir brun prendre une couleur de plus en plus pâle, jusqu'à ce qu'il devienne transparent. Et puis il réapparaîtra dans un autre coin de son appartement, tel un tour de magie. Abracadabra, Houdini ! Et puis ce serait le tour de ses clés, de son couvre-chef, de ses vieilles pantoufles tricotées grossièrement. Il ouvrit les yeux. Le porte-document gisait toujours dans la même position où il avait été laissé. La surprise le frappa, sans qu'il en soit véritablement conscient. La gorge le chatouilla et il ne pu pas se retenir plus longtemps. Il éclata de rire jusqu'à ce que ses yeux s'embuent et qu'il sente un liquide chaud et salé lui couler le long des joues. Mais la situation était loin d'être drôle. Et Duke le savait. Il vivait seul dans ce petit appartement trois pièces depuis la mort de sa femme, ne tolérant plus de vivre dans la maison où ils ont consumé leur mariage. Pourtant, les objets ne cessaient de changer de place, parfois pour trouver demeure dans un des endroits les plus insolites. Un matin, cherchant sa cravate rouge striée de bleu, il retrouva cette dernière coincée entre deux encyclopédies sur son étagère. Il se demanda comment diable a-t-elle pu se retrouver là, méticuleusement pliée. Un autre matin, il chercha son paquet d'allumette, qu'il conserve toujours dans le deuxième tiroir de son bureau. Il n'y était pas. En fait, il avait plutôt décidé de s'introduire sous l'élément chauffant de sa cuisinière. Un autre type n'aurait pas trouvé ça cocasse comme emplacement, exception faite que ce type ne sait pas que Duke ne possède pas une cuisinière au gaz.
Pourtant Duke n'étais pas un de ces types qui reviennent de leur boulot en laissant leur chapeau et leurs bottes traîner négligemment un peu n'importe où. Il était ordonné, méticuleux, une tendance qui frôlait presque l'obsession chez lui. D'aussi loin qu'il puisse se souvenir, il a toujours été comme ça. Certains cherchent réconfort en priant à Dieu où à tout autre entité au-dessus de notre simple existence. Duke, lui, classait. Il n'y avait rien de plus rassurant que de savoir que chaque objet était à leur place, qu'en quelque sorte, il y avait une certaine stabilité dans sa vie.
Lorsqu'il était jeune et commençait avec beaucoup d'enthousiasme sa carrière de professeur de mathématique, il savait qu'il prenait un nouveau départ. Que sa vie serait stable, organisée, rangée. Plus jamais besoin de se terrer de son vieux, saoul, lorsque ce dernier rentrait aux petites heures du matin en ayant perdu toute sa paye au poker. Plus jamais il n'aura affaire à son vieux. Il rencontra Sacha dès sa première année d'enseignement. Elle travaillait à la cafétéria et chaque midi, il s'asseyait avec les autres enseignants sur la banquette du coin. C'était la seule banquette qui permettait d'avoir une bonne vue sur la cuisine. Et sur Sacha. À l'époque, elle était élancée et avait un de ces teint crème, tel une vedette de cinéma. Pas comme le teint cireux et le regard creux qu'elle arborait pendant les dernières années de leur mariage. Elle était jolie, sans être belle, et c'était parfait pour Duke. Ils se marièrent l'année suivante, et Sacha fit la première de nombreuses fausses couches. Le fait de ne pas pouvoir enfanter la tua. Pas littéralement. Mais on voyait bien que l'étincelle qu'elle avait dans ses yeux s'était déjà éteint. Sa jeunesse et sa beauté s'évaporèrent si vite qu'on a eu peine à croire qu'elles aient seulement existés. Elle devint léthargique avec les années, bonne qu'à critiquer devant la télé et à fumer clope sur clope en se goinfrant. Malgré toute l'affection qu'il a eu pour elle, Duke vint à la mépriser. Il détestait son inertie mais ce qu'il méprisait plus que tout était son désordre continuel. Elle vivait en symbiose avec son milieu ; elle avait continuellement besoin de nourriture et de boisson autour d'elle. Les plats-télés s'empilaient sur la table à café du salon. Les verres y laissaient des traces grossières et collantes. Ses bas et vêtements gisaient ça et là, dans chaque pièce de la maison. Ce qui intriguait Duke au plus haut point, puisqu'elle pouvait porter les mêmes vêtements des journées de temps.
Ses petits gâteaux et ses cigarettes sont finalement venues à bout d'elle, elle mourut soudainement d'une crise de cœur. Ironiquement, elle décida de trépasser lorsqu'il étaient sur leur voilier, alors qu'ils l'avaient remisé pendant une demi-décennie. Duke se rappelle encore de sa silhouette corpulente penchée par dessus la balustrade, fixant l'eau de ses yeux gourmand. L'eau semblait tournoyer en touchant la coque du voilier, ce dernier ayant pris une vitesse vertigineuse, poussé par les vents déchaînés. Et puis soudain, elle écarquilla les yeux en poussant un gémissement. La main gauche repliée sur son énorme sein, l'empoignant avec brutalité. Le tableau était grotesque, sans rappeler une de ces putes burlesque dans un bordel miteux en bas de route. Il eut un énorme plouf lorsqu'elle passa par-dessus la balustrade et frappa l'eau violemment. Le bruit d'une femme de deux cent cinquante livres tombant d'un voilier en mouvement.
Sur le coup Duke fut amusé, comme s'il assistait à un de ces spectacles hilarants. Comme si Sacha allait réapparaître mystérieusement dans la cabine, complètement sèche, en s'écriant « Ta-daaa !! ». Il lui fallut quelques secondes pour réaliser ce qui venait de se passer. Elle avait sûrement coulé immédiatement à pic. La gravité, ça pardonne pas. Sacha n'avait aucune chance, et Duke le savait. Duke ne savait pas nager.
Duke… le quai…
Un frisson intense parcouru Duke lorsqu'il entendit de nouveau la voix de sa femme résonner dans sa tête. Comme si il avait fiché une fourchette dans une prise et qu'il avait reçu une violente décharge. Il avait incroyablement mal à son bras droit, comme si un millions de fourmis voraces s'y était attaqué. Il constata avec surprise que sa main était toujours suspendue dans les airs. Il posa les yeux sur la chaise de bois. Son porte-document n'y était plus…
Horrifié, il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sorti. Sa tête l'élançait. Il n'y comprenait plus rien. Et puis qu'est ce que Sacha tentait de lui dire avec son putain de quai ? Quand il était jeune, il s'élançait du quai avec ses amis pour se jeter à l'eau, les journées de canicule. Jusqu'au jour où Jimmy, le petit voisin d'en face, s'amusa à lui caler la tête sous l'eau. Duke se rappelle s'être débattu comme un damné, l'eau entrant dans sa bouche, dans son nez. Il suffoquait alors que ce petit morveux de dix ans riait, riait en l'éclaboussant. Il aurait bien pu crever dans ces eaux sombres et ce petit con aurait continué de se marrer. Par la suite, il regardait ces lacs aux eaux sombres et brunâtre avec terreur. Comme s'y quelque chose s'y terrait, n'attendant que de l'entraîner avec lui dans le fond, de lui enfoncer la tête sous l'eau en s'esclaffant.
Des années plus tard, alors qu'il entrait dans la trentaine, son psy lui suggéra d'affronter sa peur. De prendre des cours de piscine, par exemple. Duke n'osa pas s'y mouiller encore une fois alors il fit un compromis en achetant un vieux voilier. Il mis deux mois seulement pour le retaper. En fait, il sait très bien au fond de lui que le voilier était navigable et n'avait aucun vice majeur. Il voulait seulement se préparer mentalement pour franchir cette étape. Sacha fut la seule a découvrir son petit jeu et le traita de trouillard. Il voulait lui prouver, à cette goinfre, qu'il en était capable. Que lui, Duke, était capable d'affronter ses peurs. Qu'il était incapable de quitter son emploi merdique qu'il abhorrait mais que OUI, qu'il avait en quelque sorte vaincu et en était sorti gagnant. Il se fit un point d'honneur à l'inviter sur son voilier. Elle avait toutefois accepté plus par lassitude que gratitude. Duke soupçonnait qu'en réalité Sacha fulminait, qu'elle savait qu'elle ne pourrait plus lui rabattre les oreilles en le traitant de lâche. Il faut dire que leur vie était devenu un combat incessant, à savoir qui récolterai le plus de point. Détruire sans s'autodétruire. C'est ce à quoi ils en étaient réduits.
Sacha ? dit-il d'une voix étranglé. Il jeta un regard circulaire à son appartement sombre et immobile. Tout comme la journée où elle avait disparue du voilier en chutant, il s'attendait la voir sortir d'un recoin sombre comme par magie. Même morte, elle ne pouvait s'empêcher de l'embêter, de le persécuter. Il s'imagina son immense bouche avec ses joues grassouillettes et pendantes. J'ai gagné Duke et toi, t'es qu'un minable.
Ta gueule !! s'égosilla-t-il. C'était lui qui avait gagné. Cette journée là, le soleil plombait sur la coque, et cette pute était tombée et elle était morte. C'était lui qui avait enfin gagné. Pas elle !!
Ses yeux se posèrent sur la chaise vide. Son porte-document n'y était plus, et il ignora où elle l'avait caché cette fois-ci. Duke ferma les yeux. Qui essayait-il de convaincre ? Sacha avait gagné et elle l'entraînerai avec elle, en enfer. Jusqu'au bout.
Duke soupira en se demandant si les flics regarderont un jour dans le fond du lac. Ils risquerait d'y retrouver sa Sacha, la gueule grande ouverte, avec des petits gâteaux enfoncés profondément dans la gorge…