Le sommeil de Katrina

Type : Littérature | Ajout le : 06/09/2006
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Il l'avait prévenue pour le livre. Maintenant c'était trop tard. Katrina avait disparu. Il le savait. Il n'avait pu résister à ses grands yeux noisette, ses cils parfaits, ses jambes provocantes …

Ses doigts se crispèrent sur la crosse froide du revolver. On retrouverait son corps le lendemain matin.

***

Tout avait commencé le jour où elle avait franchi la porte de la Bibliothèque Nationale en courant, pour ensuite aller se perdre dans les dédales des rangées sur la littérature classique. Un homme était entré juste après elle, la cherchant des yeux. Ne la voyant nulle part, et ne se sentant visiblement pas à sa place, il avait tourné les talons dans le plus grand mécontentement.

Encore haletante devant une étagère vitrée, Katrina vit le bibliothécaire s'approcher d'elle. Il lui demanda si elle allait bien, s'il pouvait faire quelque chose pour elle. Étrangement mal à l'aise, elle se chercha un prétexte qui justifierait sa présence dans la bibliothèque. Elle pointa distraitement un livre dans l'étagère vitrée : « Oui … j'aimerais emprunter ce livre-là, celui à la reliure orange. » L'expression de l'homme changea brusquement.

Il n'y avait qu'un seul livre avec la reliure orange. Probablement quelques dorures l'avaient décoré autrefois, mais le temps avait fait son œuvre. C'était un ouvrage tout droit sorti de la nuit des temps, à la reliure écorchée et à la tranche abîmée, comme déchiquetée par tous les âges de ce monde.

Le bibliothécaire débarra l'étagère lentement. Il savait qu'il ne pourrait résister à ces grands yeux noisette, ces cils parfaits, ces jambes provocantes … Il ne voulait pas qu'elle se retrouve seule avec le Livre. Pas elle …

Katrina le regarda ouvrir l'étagère. Le temps s'était arrêté. Les mouvements du bibliothécaire étaient infiniment lents, comme suspendus par une peur sans nom. Le malaise de l'homme était palpable.

Il savait qu'il allait lui présenter le Livre, que ses doigts allaient se refermer sur le Livre et que tout serait perdu. Il ne fallait pas qu'il lui tende le livre. Il fallait qu'il referme l'étagère au plus vite, qu'il mette l'ouvrage maudit sur sa tablette et qu'il ferme la porte à clé. À jamais.

Il ne put arrêter son geste. Dès que les doigts de Katrina touchèrent la couverture du Livre, il tomba à ses pieds. Il l'implora de ne pas prendre ce livre-là, de ne plus jamais y penser et d'emprunter n'importe quel autre. Pas celui-là, par pitié ! Elle ne savait pas ce qui l'attendait.

À mesure qu'il parlait, elle reculait. Il lui faisait peur, elle en avait des frissons. Sous les yeux désespérés du bibliothécaire, elle tourna les talons et s'enfuit, le Livre dans les bras. Il resta là, gisant sur le sol de la bibliothèque, la mort dans l'âme.

***

La nuit tombée, elle vendit son corps de déesse à tous les soûlards qui pouvaient s'offrir ses services. La nuit fut longue et douloureuse. Elle avait l'esprit ailleurs. Il fallait que tout aille vite, que tout se finisse au plus vite … Distribuant fantasmes et fellations, toutes ses pensées se fixaient sur le Livre, trônant sur la commode.

Le dernier salaud de la nuit esquissa un vague merci et partit en jetant quelques billets sur la table de chevet. Elle ne se précipita pas sur son maigre salaire comme elle le faisait après chaque nuit. Elle se tourna plutôt vers la commode, où le Livre reposait, tel un anachronisme fendant l'aurore de sa présence.

Elle n'eut pas le temps de se rendre au deuxième chapitre. Épuisée, elle sombra au pays des rêves dès la cinquième page. Les pages du Livre dissimulaient l'histoire d'un clerc moyenâgeux, d'un roi paranoïaque, d'un bourgeois alcoolique, d'un avocat patriotique, et d'une vingtaine d'autres personnages sortis d'époques diverses et contradictoires.

Sa poitrine se soulevait et se rabaissait lentement, animée par l'action du sommeil paradoxal. Le livre ouvert sur le lit baignait dans la lumière naissante du jour. Des tiges commencèrent à pousser du milieu du Livre, comme une frêle plante grimpante qui se mit à s'enrouler autour du corps de Katrina, la couvrant complètement sous cette couverture végétale. Le corps de la jeune femme fut déplacé, puis disparut avec la plante au centre du livre. Tout s'était passé infiniment doucement, sans un bruit, au rythme de la respiration de Katrina.

***

Le lendemain, on retrouva le corps du bibliothécaire devant l'étagère vitrée, suicidé, la tête traversée d'une balle.

Le sang avait éclaboussé le verre de l'étagère, dans laquelle trônait magnifiquement le Livre, la reliure écorchée et la tranche abîmée, comme déchiquetée par tous les âges de ce monde. À l'intérieur, un clerc moyenâgeux, un roi paranoïaque, un bourgeois alcoolique, un avocat patriotique et quelques autres personnages sortis d'époques diverses et contradictoires veillaient en silence sur le sommeil impénétrable d'une prostituée montréalaise. Sa poitrine se soulevait et se rabaissait lentement, animée par l'action du sommeil paradoxal.
Commentaires
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Sylphide
05/03/07 à 16:50
bravo!
vraiment nice! j'adore!

j'aime le tupe de description... et l'atmosphere est tellement nice... bravo!