Le poison dans l'âme

Type : Littérature | Ajout le : 07/05/2006
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Une petite boule dans un coin de la pièce, imperceptible. Une loque, une vie en morceaux. Un souffle faible qui s'étouffe dans ses larmes. Elle est là, à regarder le ciel lui tomber sur la tête, ou la terre l'avaler dans ses tréfonds, qu'importe. Un hoquet, puis elle essuie ses pleurs. Et elle se relève, avec un peu de fard, un peu de lumières tamisées, un peu de rien.
La porte s'ouvre.
Les sens endormis, les yeux clos, presque dans le néant. Caresser, toucher, coucher, en finir. Que cette douleur à l'intérieur : il y a des mensonges que notre corps ne peut oublier.
Il se relève, elle se roule sur le côté. Il sourit, satisfait. Elle grimace derrière ses cheveux. Il jette un billet sur le bureau, puis lui lance un vague merci. Elle remet sa chevelure en place, lui fait du charme. Il sort. Elle ramasse le billet comme un enfant ramasse un morceau de pain après des jours de privation.
L'unique différence, c'est que son ventre à elle est plein.


Le soleil se lève à travers les rideaux jaunis. Des vieux meubles sont tassés contre l'un des murs, certains n'ayant plus de pattes, d'autres plus de tiroirs, d'autres plus d'âme tant ils sont avalés par la noirceur du logis. Le lit est en bataille, avec des taches diverses sur l'édredon. Elle dort sur le tapis rugueux et moisi dans les coins, une mince couverture la recouvrant. Le décor sinistrement délabré semble alors se refermer sur lui-même et sur son occupante…
Soudain, la porte d'entrée claque. Elle se réveille en sursaut. Juste le temps d'envoyer la couverture sous le lit qu'il entre.
« Allo, Cherry. »
Elle s'assoit sur le rebord du lit, tire un sac d'un des tiroirs du bureau, puis le lui tend.
« Je suis fatiguée, tu me laisses dormir? Je pense que j'ai eu une bonne nuit, je sais plus… Regarde dans le sac, c'est tout là…
-C'est bien ma belle… Tu sais que je t'aime toi? »
Il lui donne un baiser sur le front. Elle sourit vaguement.
« J'avais peur que ça ne soit pas assez…
-Pour payer? Ah, je crois bien que ça va aller pour aujourd'hui… De toute manière, ce soir on te transfère. »
Elle baisse la tête.
« Ah ouais?...
-Oui. On va aller donner une raclée aux Creepy Maniacs du côté de la Principale. On a besoin de quelqu'un pour transporter le matériel et s'occuper du camion pendant ce temps-là alors, j'ai pensé à toi. Après tout tu faisais ça, au début…
-Peut-être, mais ce n'est pas Angie qui le fait normalement, Logan?
-Ouais, mais… C'est une grosse affaire… Tu as plus l'habitude de te battre qu'Angie… »
Elle garde la tête baissée, en soupirant.
« Bon, qu'est-ce qu'il y a encore? demande-t-il.
-Rien, rien… C'est juste que… Pourquoi ce n'est pas moi qui le fais d'habitude? Me semble que je serais meilleure là-dedans que dans… Enfin…
-Cherry, regarde-moi. »
Il lui relève la tête et prend son visage entre ses mains.
« C'est quoi cette moue-là? Tu le sais bien que je t'aime, c'est juste qu'on a besoin d'argent… Puis tu fais très bien ça, je peux te l'assurer! Tu es belle, arrête de t'en faire. Et puis, regarde, j'essaie de te donner ta chance, tu peux pas chialer! »
Un regard dans le miroir derrière. Les yeux rouges et bouffis, les cheveux en bataille, le teint blême, si ce n'est de ces joues roses qui lui ont valu le surnom de Cherry. Les cerises sur le sundae blanc qu'elle était… Mais maintenant, le sundae lui donne mal au cœur.
« J'ai soif Logan… »
Il se dirige vers la cuisine. Elle se lève, le dos courbé, et marche lentement en s'accrochant aux objets dans la pièce. Elle finit par se jeter sur un divan mousseux. Il revient avec un verre d'eau.
« Aujourd'hui, tu vas te tenir tranquille, lui commande-t-il alors. Vaudrait mieux. Tu n'es plus habituée comme avant à ce genre de sorties… Va dormir encore, ça va t'aider…
-Mais…
-J'amène les bouteilles. Je vais te laisser ta part des profits dans ton tiroir. Après ça, il faut que j'y aille, les gars m'attendent. Je reviendrai te chercher ce soir. »
Il finit par sortir et elle finit par s'assoupir sur le divan, un drôle de sentiment à la gorge.


Un soleil éclatant passe au travers des rideaux entrouverts, frappant sur son visage blême. Elle se retourne dans son sommeil. Quelqu'un insère une clé dans l'entrée. La poignée tourne, on entend un déclic. La porte s'ouvre sur un jeune homme essoufflé. Il la referme aussi doucement qu'il l'a ouverte avant de se diriger vers elle. Il lui touche l'épaule, lui parle en un murmure saccadé.
« Florence… Florence…Réveille-toi… Florence? »
Elle se relève alors en sursaut. Un cri s'échappe de ses lèvres. Il lui plaque sa main contre la bouche puis recommence à parler d'une voix anxieuse.
« Chut… Il ne faut pas qu'ils t'entendent. Je leur ai dit que tu n'étais pas là, que tu étais avec Logan, mais je savais que ce n'était pas le cas… Je suis simplement censé être venu chercher des trucs que j'ai laissés ici… Je ne te ferai rien, mais de grâce, sois tranquille. »
Il relâche alors son étreinte. Elle reprend le même ton de voix que lui.
« J'ai eu peur… Je rêvais à… enfin… Mais je savais que c'était toi, il n'y a que toi qui m'appelles comme ça… je n'aime pas ça d'ailleurs… mais bon, qu'est-ce que tu veux? Et c'est quoi cette histoire? Pourquoi il ne faut pas qu'ils m'entendent?
-Écoute, pour faire vite, tu es en danger. En immense danger même.
-Attends, tu blagues? Tu es venu me réveiller pour ça? Écoute, soyons francs, n'importe qui des Bloody Poison est toujours en danger, je ne vois pas pourquoi j'en ferais exception.
-Ce n'est pas ça dont je parle! Laisse-moi donc finir au lieu de m'interrompre pour rien! Bon, pour tout dire, Brian a été tué la nuit dernière sur le parvis de l'église. Et en gros, les gars te soupçonnent. »
Elle soupire, un peu incrédule.
« Bien, en tout cas, pour ce qui est de Brian, ça ne sera pas une grosse perte, il était aussi délicat qu'un chien enragé. Mais là, Frank, qu'ils me soupçonnent de sa disparition, je n'y crois pas. Ils sont toujours gelés de toute manière, il fallait s'attendre à ce que leurs neurones ne se touchent plus à un moment donné! Bref, tout cela pour dire que ça n'a pas de sens! Tu le sais qu'est-ce j'ai fait la nuit dernière…
-Oui, je le sais, et c'est pour ça que je suis ici.
-Tu n'as pas essayé de les convaincre alors? demande-t-elle étonnée.
-Écoute, ça sert à rien, ils sont convaincus.
-Mais pourquoi?
-Franchement, penses-y deux minutes. Tout le monde le sait que tu ne l'as jamais vraiment eu dans ton cœur. Et puis, de la façon dont a été fait le coup, c'est nécessairement quelqu'un de la gang. Il avait des armes, mais elles n'ont pas été sorties. Il n'y a pas de signe de bataille, rien. On sait qu'à environ trois heures du matin, il était vivant. Il partait du quartier général pour se rendre ici, question de s'amuser un peu. Des gens l'ont découvert vers six heures ce matin. C'est sa cousine qui nous a appelé en pleurs pour nous le dire, avec des détails de la police.
-Et là, il est quelle heure?
-Environ dix ou onze heures, je ne sais pas exactement. Écoute, je dois faire vite, mais je vais amener les gars près de la scène, ça te donne une bonne heure pour te sauver.
-Mais c'est stupide! Et Logan? Personne ne l'a averti? Je suis sûre qu'il me défendrait voyons!
-Il est avec les autres chefs. Ils sont partis à l'entrepôt du nord pour prendre les grosses armes. Tu es au courant du grand coup de ce soir? »
Elle acquiesce de la tête.
« Bref, tu as le temps de te faire tuer cinquante fois avant qu'il revienne. Va te cacher pour aujourd'hui, reviens en taxi pour neuf heures ce soir, mais reste dans la voiture, je viendrai te chercher. L'affaire devrait être réglée à ce stade-là.
-Crime… Je n'en reviens pas… »
Des bruits de pas et des voix se font alors entendre dans les marches.
« Oh merde! »
Il court jusqu'à la porte, attrape un sac dans la penderie puis se précipite à l'extérieur. Quant à elle, elle va se réfugier dans la salle de bain. Les voix finissent par s'éteindre. Par la minuscule fenêtre, elle se met à regarder la rue qui se profile quelques étages plus bas. Le clocher de l'église se dresse dans le ciel un peu nuageux de ce matin d'août. Elle sait que le crime n'avait eu lieu qu'à quelques rues d'ici. Trop près d'ici.
« Ouais, je pense que tu es vraiment dans la merde ma chère… »
Frank m'a dit de me cacher, pense-t-elle alors, mais où? Elle s'assoit sur le bord élimé de la baignoire crasseuse. La céramique est encastrée de savon, la peinture sur les autres murs s'écaille et moisit. Une toile d'araignée accrochée au plafond laisse pendre une mouche morte, des taches étranges parsèment le plancher. Le tapis de bain perd de ses poils, l'un des tiroirs sous l'évier ne ferme plus, laissant à découvert et à la poussière son contenu : que des vieux rasoirs et des bouteilles de crème à raser. En soupirant, elle sort de la salle de bain pour aller troquer son déshabillé blanc contre un jean et un chandail.
Tout en s'habillant, elle réfléchit, nerveuse. L'éveil est difficile, surtout quand il faut se rendre compte que l'on n'a pas d'autre ressource que ceux qui nous rejettent… C'est comme un retour à la case départ, seulement, cette fois-ci, on ne comprend pas le but du jeu…
Un retour à la case départ.
Elle s'affaire à rassembler ses quelques effets personnels, puis elle sort de la chambre.
Un retour à la case départ.
Un retour à la case départ…
Les parents.
Elle s'immobilise au beau milieu du couloir, pétrifiée par la pensée qu'elle vient d'avoir.
« Non… non… Tout, sauf ça. »
Elle s'efforce de trouver une alternative pouvant la sauver de ce supplice, mais en vain : sa tête nage dans le néant et son cœur, dans la tourmente.
Elle dépose ses effets dans un sac, le referme, puis se dirige vers le téléphone. D'une main, elle compose un numéro et de l'autre mâchouille ses ongles en attendant.
« Un taxi… oui… Au 24 Chamberland. Oui c'est cela… Merci. »
Dans son regard, il n'y a plus cette force d'agir, que cette peur et cette rancune…

Le condo du deuxième étage du 2538 rue Laurier a été bâti dans la vague de constructions de condo de luxe dans le quartier St-Gabriel, quartier qui autrefois réputé pour sa grande pauvreté. Seulement, désormais, les riches côtoient les pauvres. Ces constructions ont provoqué, à l'époque, un tollé médiatique. Maintenant, on ne parle que de la violence régnant dans les rues du quartier majoritairement ethnique où les Bloody Poison font la guerre aux Creepy Maniacs qui se pointent dans le coin. Les parents se plaignent des tueries et de la violence dans les ruelles, du taxage et de leurs jeunes qui ne rentrent plus le soir, ou qui sont, quand ils le font, complètement défait par l'alcool et le sang. Les autorités sont désoeuvrées face au problème des filles qui se font approcher dans les parcs ou les bouches de métro, ou bien face à celui des espadrilles qui flottent dans les airs accrochées aux fils électriques, signe de délimitation territoriale. Les enseignants ont, quant à eux, peur d'entrer travailler et c'est la loi du silence parmi les élèves : moins tu en sais, plus tu as de chance de t'en sortir vivant. Enfin, du moins, pour un moment, parce qu'ici, personne n'est réellement en sécurité, dans les écoles comme ailleurs. Les briques rouges de ces condos de grande classe sont peut-être encore belles, mais elles ne veulent pas dire qu'un cadavre ne se cache pas dans un de leurs placards…

Le condo du deuxième étage du 2538 rue Laurier, c'est le condo de Sylvie et Jean-Claude Parent. Acquis en juin de l'avant-dernière année par Jean-Claude, agent immobilier qui a flairé la bonne affaire pour sa famille et pour d'éventuels clients; le condo a effectivement pris de la valeur depuis. Le petit couple vit une existence tranquille, malgré qu'ils sont plutôt occupés par leurs travaux respectifs et par leur condo feng shui, cocooning, néo-empire, ou on ne sait plus trop quelle mode décorative très « nouvel âge » qui les captive. Tout le monde dit qu'ils réussissent bien leur vie.
On n'oserait en douter, si ce n'était de la dépouille qui trône, poussiéreuse, dans un coin de leur placard…
Florence Parent n'a maintenant plus d'âge pour ses géniteurs. Ils l'ont froidement et méthodiquement effacée de leur mémoire, tentant d'ignorer les rumeurs de la ville et les cauchemars sur la vie que doit désormais mener leur unique fille. Mais tout de même, quelle ingrate cette petite! Elle n'a jamais été satisfaite de ce qu'ils lui ont donné! Tout cet argent dépensé pour une fille qui vous rejette ensuite!
Combien de temps a passé depuis la fuite de Florence, la grande et rebelle Florence qu'elle était devenue? Ils ne savent plus et ne veulent plus vraiment savoir. Toutefois, certains jours noirs, ils se sont demandés pourquoi elle n'avait jamais parlé avant, pourquoi elle n'avait jamais montré cette insatisfaction qu'elle avait crié ce jour-là. Mais le temps passe et, pour éviter de se faire mal, on préfère mettre la faute sur les autres et faire semblant que tout va bien, que rien n'a changé.
Parce qu'au fond, est-ce que quelque chose a réellement changé?


Un taxi s'arrête devant l'immeuble du 2538 rue Laurier. Le moteur ronfle, la portière s'ouvre sur une fille sans âge, les yeux creusés par le temps, la fatigue et tout ce qui vous avale de l'intérieur. Elle referme la portière, le taxi repart en trombe. Un coup de vent fait voler ses cheveux ondulés et cassés, puis plus rien. Le ciel est bleu, clair et parsemé de petits nuages cotonneux. On aurait dit que le vent était venu de nulle part, et qu'il était reparti comme il était arrivé. Si cela pourrait aussi se produire pour ses soucis…

Diverses pensées s'amusent à lui torturer l'esprit… Que va-t-elle dire? Que va-t-elle faire? Comment vont-ils réagir? Qu'est-ce qui va se passer si… Trop de questions auxquelles elle n'arrive pas à répondre. Une à une, elle monte les marches jusqu'au deuxième étage, prise de tremblements. Une image du condamné à mort montant à l'échafaud lui traverse l'esprit, image qu'elle tente de chasser au plus vite, mais qui est remplacée très vite par celle des sorcières au bûcher, des pendus sur leur chaise ou du suicidaire sur le rebord d'un pont à qui l'on crie de sauter.
« Allez, Sweet Cherry, saute, on n'attend que cela! Saute, Cherry, saute! Regarde, tu es arrivée au bout des marches! Plonge, plonge! Il n'y a qu'un espace entre toi et ce petit bouton qui te mèneras… Où penses-tu, hein? Où penses-tu? Saute, saute, saute, sonne! »
Un bruit de sonnette se fait entendre de l'intérieur. Pas un autre son, ni une ombre se profilant à travers les rideaux. Un autre bruit de sonnette. Rien du tout. Réajustant son sac à dos, elle soupire, de soulagement et d'inquiétude à la fois. Elle se retourne. Un visage. Un souffle. Un regard indéfinissable. Sylvie.
On dirait que le temps s'est arrêté sur le balcon du 2538 Laurier. D'un côté, la mère, en tailleur noir et blouse blanche, mallette à la main. De l'autre, la fille, en jean et chandail moulant, sac à dos sur l'épaule. Sans un mot, Sylvie passe à côté d'elle, débarre la porte et enfin se retourne vers Florence.
« Entre. »
Le ton de sa voix est absolument neutre, sans aucune émotion : un vide total. Après avoir refermé la porte, elle se dirige vers son bureau, dépose sa valise et son veston, puis revient vers le salon. Sa fille se tient dans l'entrée, un peu perdue dans cette maison qui fut si peu longtemps sienne. Cette dernière, voyant sa mère s'asseoir sur un des divans, décide de s'avancer un peu. Puis elle dépose son sac par terre.
« Alors… tu semblais moins gênée la dernière fois que nous nous sommes vues, Florence. »
Celle-ci détourne la tête, regarde le bout de ses souliers délavés.
« Je remarque aussi que tu n'as pas porté beaucoup d'attention à ton apparence depuis ton départ. On dirait que tu t'es habillée à l'armée du salut. »
Silence de la part de la jeune fille, mais une lueur se faufile dans ses yeux. Une lueur qui l'a si souvent habitée depuis son départ…
« Tu reviens à la maison alors? Tu veux te faire pardonner et retrouver ton confort d'antan, c'est cela, hein?... »
…une lueur de cerise mûre…
« Je savais que tu reviendrais, ajoute alors sa mère. Ça ne pouvait pas durer toujours ces folies d'adolescence. Je présume que tu as eu ta leçon de toute façon… on dit que la vie avec ces jeunes… fous est très dure…
-Et toi, maman? Et toi? Tu n'as jamais eu de remords de m'avoir laissée là-dedans, dans cette merde? Tu n'as jamais voulu me retracer? Tu attendais que je me fasse tuer ou quoi? Bien si c'est que tu cherchais, tu l'as presque eu…»
Les poings et les dents serrés, elle tourne en rond dans le salon. Sylvie, elle, s'est enfoncée dans son divan, arrêtée par le ton dur et les mots de sa fille.
« Je présume que tu es contente maintenant… Mais je me laisserai pas avoir, non! C'est quand même pas la première fois que la merde me tombe dessus… Puis toi… je présume que tu vas me laisser encore m'empêtrer dans mes problèmes, que tu vas rien faire parce que tu n'as jamais voulu faire quelque chose pour moi, pour ma vie!
-Tu me l'as déjà tout fait ce discours là, Florence. Puis tu le sais ce que j'en pense. On t'a tout donné, moi et ton père. Tu as toujours eu ce que tu voulais, alors ne viens pas me blâmer parce que TU as pris des mauvaises décisions.
-Tu as absolument rien compris maman. Ce que je voulais, c'était une famille, et avec vous, je ne l'ai jamais eu! Alors je l'ai trouvé ailleurs, ma famille. Simplement, c'est plus compliqué que prévu en ce moment, mais tout va retomber à la normale bientôt… Je n'ai pas l'intention de revenir ici, j'ai juste besoin de toi pour cet après-midi. Après ça, comme ton désir semble être que je disparaisse complètement de ta vie, soit, c'est ce qui arrivera. Mais là, je n'ai pas le choix. »
Accoudée contre le bras du fauteuil, la main gauche contre son visage, Sylvie semble réfléchir.
« Laisse-moi pas tomber maman, je t'en prie.
-Pourquoi?
-Pourquoi quoi?
-Pourquoi? Pourquoi je t'aiderais si tu ne nous considères même plus comme ta famille? On n'est plus personne pour toi, n'est-ce pas? Alors pourquoi, dis-moi, aiderais-je une fille qui pendant un moment me fait mille reproches et qui ensuite me supplie de faire quelque chose pour elle? Non mais tu me prends pour qui, Florence Parent?
-Pour ma mère. »
Sylvie ne semble pas s'émouvoir du ton désespéré de sa fille : on croirait plutôt qu'elle prend un plaisir fou à l'ignorer. Tel une reine froide et cruelle face à ses sujets, elle lève alors les yeux au ciel, preuve qu'elle n'a cure de cette petite indigente.
L'adolescente reprend alors.
« Écoute, ça m'a pris tout mon petit change pour venir ici aujourd'hui. J'ai essayé de ne pas réagir à tes propos, j'ai essayé de faire comme avant, mais je n'en ai pas été capable. Et pour ce qui est des reproches, je te ferai remarqué que c'est toi qui a commencé. Moi je voulais juste qu'on délaisse nos chicanes pour un moment puis… Merde! Je ne savais plus vers qui me tourner! Bon dieu, j'ai juste ma gang dans ma vie maintenant, vers qui veux-tu que je me tourne quand ça ne marche pas comme il faut avec eux? Oui, je t'en veux encore pour beaucoup de choses, et toi aussi je constate, mais je pensais bien que ton instinct maternel prendrait le dessus! Là, je suis en train de me demander si tu en as déjà eu un! »
Florence va alors s'asseoir sur un fauteuil, plutôt ébranlée.
« Crime, maman, je ne veux pas mourir… Il faut que tu m'aides… Il y a une couple de gars de ma gang qui me soupçonnent d'avoir tué quelqu'un, un de leur copain… Ce n'est pas vrai, et puis de toute manière, mon…mon ami va leur expliquer que ça ne se peut pas, il sait que ce n'est pas moi, mais pour l'instant, il est parti, alors… bien il faut que je me cache jusqu'à ce soir sinon, bien, ils vont me battre et… enfin…Maman, il faut vraiment que tu m'aides… Je n'ai pas le choix… »
Sylvie se lève alors, se dirige vers un bureau de bois ouvragé et extirpe d'un de ses tiroirs une bouteille de vodka. De l'autre main, elle sort un verre, dépose le tout sur le dessus du meuble, puis se verse une lampée de l'alcool. Sans autre cérémonie, elle l'avale et sort du salon. Ses pas résonnent dans l'escalier puis, plus rien. Le regard de Florence tombe alors sur la bouteille d'alcool qui trône fièrement dans la faible lumière du jour.
« Allez, Sweet Cherry, tu as une petite soif, on le sait! Bois, Cherry, bois! Regarde, la bouteille t'appelle! Prends-là, prends-là! Il n'y a qu'un espace entre toi et ce petit flacon qui te mèneras… Où tu sais, hein, où tu sais! Bois, bois, bois… arrête! »
Les lèvres au goulot, elle est prise au piège. À l'autre bout de l'arène, sa mère regarde la scène, un rictus de dégoût au visage.
« C'est bien ce que je pensais… C'est ce que je voulais voir… »
Florence dépose la bouteille, puis s'étouffe un peu.
« Mais…
-Il n'y a pas de mais! J'ai bien vu que tu n'étais qu'une alcoolique en train de délirer. Maintenant, sors de ma maison, je t'ai déjà accordé trop d'attention.
-Mais…
-Sors.
-Maman…
-SORS! »
Florence attrape son sac en vitesse, puis se précipite à l'extérieur, les larmes aux yeux. Un autobus s'arrête au coin de la rue. Elle monte dans celui-ci, paie son entrée, puis s'affale dans un banc, son corps secoué par les larmes et les rues qui défilent sous elle.

Et dans le condo du deuxième étage du 2538 rue Laurier, Sylvie est assise, regarde par la baie vitrée le ciel se couvrir de nuages filamenteux, comme un écran qui se forme encore entre elle et sa fille…


Appuyée contre la vitre, le coude sur l'accoudoir du banc, les dents contre ses ongles, Florence ne peut s'empêcher de réfléchir au vide qui l'emplit au fur et à mesure que la route se dérobe derrière elle. Tant de choses l'ont amenée dans cette vie, et tant de choses sont en train de l'en éloigner sans même qu'elle ne s'en rende compte. Comme cet autobus dont elle ne connaît pas la destination…
« Tu te souviens, Cherry, comment tu étais jeune et innocente à l'époque? Tu t'en souviens, pas vrai? Une jeune fille fraîchement arrivée des contrées glorieuses et richissimes de la banlieue, totalement ignorante des lois de la rue : c'était presque le bon temps avant, tu ne crois pas? Tu te souviens comment tu te sentais encore plus seule que tu ne l'avais été durant toute ta jeunesse? Comment tu avais peur en sortant de chez toi, en allant à l'école? Tu te souviens? Ou peut-être as-tu voulu oublier pour mieux achever ton image de femme forte? Est-ce que tu as aussi oublié Angie? Mais non, qui l'oublierait… Pauvre jeune fille incapable d'établir des relations sociales, inconnue de ce monde où les vrais amis existent, viens que je te prenne sous mon aile et qu'on s'envole vers mon monde qui n'est pas réellement celui promis… »
Elle secoue la tête. Ce n'est pas vrai. Angie avait été une vraie amie. Elle lui avait tout appris pour survivre dans ces rues et lui avait trouvé la famille qui lui avait si longtemps fait défaut. Puis, il y avait Logan aussi, un vrai prince charmant qui la trouvait belle malgré sa blancheur qui détonait dans le coin. Sans oublier Frank, un ange toujours là pour la protéger…
« Que des mensonges, ma douce Cherry, que des mensonges. Ton monde est fait de mensonges comme il l'était auparavant d'ignorance. Tu as comblé tes trous avec du vide, un vide qui te gruge de l'intérieur, puis tu les as recouvert de chute de sang. Tu n'as pas appris à survivre, tu as appris à tuer. Tu n'as pas trouvé une famille, tu n'as trouvé que des acheteurs de marchandise. Tu n'as pas aimé un prince charmant, tu as aimé un manipulateur voleur de vies, d'âme et d'argent. Tu… »
Elle sourit lugubrement. Ainsi, sa voix n'avait pas réussi à la contredire totalement…
« Tu n'as vu qu'un ange, alors que tu aurais dû voir un homme. »
Non, cette voix a tort. Elle ne fait que lui mettre des doutes sur des certitudes. Mais bon, peu importe, elle se taira bien ce soir, quand tout sera revenu à la normale…
« En es-tu réellement sûre?... »

Les aiguilles de la montre de sa voisine indiquent midi et quart. Son ventre confirme l'information, malgré qu'elle aimerait mieux une bouteille qu'une assiette, trop habituée d'endormir sa faim avec l'alcool. Après tout, il faut bien qu'elle maigrisse, Logan la trouve tellement plus belle ainsi.
Elle jette un regard à l'extérieur, tentant de reconnaître l'endroit où elle se trouve. Elle finit par réaliser qu'elle n'est plus qu'à quelques minutes du centre-ville. C'est un endroit un peu risqué, les Creepy Maniacs venant parfois y faire un tour, mais elle sait qu'elle ne croisera personne de sa gang ici, les activités des Bloody Poison étant concentrées dans St-Gabriel et un peu aux alentours. Elle décide finalement de descendre au prochain arrêt.

Assise à une table d'un restaurant de sous-marins, elle émiette la croûte durcie d'un sandwich au poulet, incapable d'en prendre plus que quelques bouchées. Son regard balaie le petit restaurant : beaucoup de jeunes étudiants sont en train de prendre leurs repas du dîner, bavardant avec leurs copains, tous souriant de pouvoir profiter de cette heure libre en cette belle journée, bien qu'elle soit maintenant un peu nuageuse. Mais bon, c'est chose normale lorsque l'automne est à nos portes.
Florence a arrêté l'école il y a un bon moment. La gang avait besoin d'elle, elle a répondu à l'appel. Qu'est-ce qui pourrait être plus important qu'eux de toute manière? C'est donc à ce moment qu'elle effaça de sa vie tout ce qui avait pu accaparer son attention auparavant. Elle n'avait plus besoin de personne. Elle savait les lois de la rues, les faisait appliquer, et en était heureuse. On a voulu d'elle plus souvent : pourquoi s'empêcher de prendre plus d'importance alors? Or, avec le temps, Logan lui fit part de leurs problèmes financiers : il lui devenait difficile de la garder chez lui. À moins qu'elle apporte sa contribution. Elle avait ce qu'il fallait après tout et ce petit plus ne l'engageait à rien. Cela ne faisait que lui redonner dans des moyens aussi aisés qu'avant. De plus, elle était toujours libre d'accepter ou non, sans parler que cela confirmerait son état de membre de la gang.
D'ailleurs, elle est tellement importante qu'on lui demande toujours plus maintenant. Mais peu à peu, elle oublie de plus en plus. Les coups, les cris, les douleurs, les dégoûts… tout cela passe et s'estompe dans une mémoire atrophiée par plusieurs de ces boissons si apaisantes…

L'heure du midi s'écoule, seconde par seconde, minute par minute. Le bruissement des voix s'est éteint peu à peu pour laisser place au bruissement des pages qui se tournent. Florence, quant à elle, tourne et retourne une feuille de laitue humide de mayonnaise entre ses doigts. Devant elle, un sandwich mangé qu'au quart, la croûte émiettée, trône, perdu, dans son assiette blanche. Un homme aux vêtements sales et au visage mal rasé est assis à une table adjacente, un café entre les mains. Il regarde le plat, elle regarde l'homme. Son visage a un air qu'elle connaît trop bien, celui de la faim. Tous ces hommes qu'elle a vus passer entre ses draps, ils ont tous le même visage, un visage affamé, un visage de manque. Le manque d'argent, le manque d'estime de soi, le manque d'affection, le manque de vie, nommez-les : la rue est peuplée de ces carencés.
« Et toi-même tu en fais partie, n'oublie pas… »

Elle se lève, met son sac sur ses épaules puis passe devant le sans-abri qui maintenant la dévisage.
« Je vous le laisse, si ça vous intéresse… »
Il hoche de la tête, elle sort du restaurant. Une brise fraîche lui frappe au visage. Plusieurs gens marchent rapidement dans tous les sens, et elle se sent incapable de bouger, prise dans ce fourmillement incessant. De toute manière, où peut-elle aller? Le refuge qu'elle aurait dû trouver n'est nulle part…
Secouée par les passants qui la bousculent, elle prend finalement le chemin de l'intérieur du centre-ville, le vague à l'âme.


Fin de l'après-midi, centre commercial. Le paradis des cartes de crédit et des cortèges de gens assoiffés de consommation. Elle se promène dans ces allées anonymes, tentant de tuer le temps, écoutant les conversations, regardant les vitrines de besoins surfaits. Assise sur le bord d'une fontaine, elle prête une vague attention à la discussion entre deux adolescentes.
« …et tu vois, il est venu avec moi au party, et là je pensais bien qu'il allait faire quelque chose, encore, mais non! C'était tout! Il n'avait rien prévu d'autre! Après ça, ça se dit attentionné, bien oui encore! Un seul petit cadeau, franchement, il aurait pu se forcer un peu pour moi! Je mérite mieux que ça il me semble…
-Je comprends donc! Et qu'est-ce que tu as fait?
-Bien je l'ai laissé, qu'est-ce que tu penses! Moi, un gars de même, je… »
« Tu te souviens de tes débuts avec Logan, Sweet Cherry, hein, tu t'en souviens? Comment il semblait vouloir t'acheter la lune, mais tu ne la voulais pas, tu avais déjà tout ce qu'il te fallait tu disais... Pourquoi as-tu refusé? Tu aurais eu quelque chose à regretter au moins… »
Elle soupire, pensant alors qu'elle n'a rien a regretté puisque rien n'est fini. Cette situation n'est que temporaire.
« Alors pourquoi m'écoutes-tu autant désormais? J'ai toujours été là, dans ta tête, mais tu m'as toujours fait taire avant. Pourquoi penses-tu qu'aujourd'hui je me présente et je te confronte? Nous le savons bien que ça ne sera plus jamais comme avant, seulement, tu ne veux pas le voir. Tu te mets des œillères : tu tiens tant à faire confiance aveuglément à Logan et Frank! Mais peux-tu seulement te faire confiance à toi-même? »
Elle se lève et se met à marcher à travers les boutiques, le bruit de la foule étouffant sa voix intérieure. Rien de cela ne devait être vrai, sinon, aurait-elle perdu toutes ces années à créer des relations basées sur du vide? Non, cela ne peut pas être la vérité. De toute manière, ils trouveront un coupable et elle sera innocente, alors pourquoi la situation serait-elle différente?
Elle s'arrête soudainement devant un magasin d'électronique. Les téléviseurs dans la vitrine diffusent les nouvelles de dix-sept heures. On voit des images de l'église et de policiers affairés autour. Le reporter apparaît à l'écran, mais elle ne réussit pas à entendre ce qu'il dit.
Dans sa tête, les pensées se bousculent. Tous se demandent qui a tué Brian, qui de la gang a bien pu faire cela? Il lui semble qu'aucun membre n'est envisageable et les nouveaux n'auraient sûrement pas eu le courage de faire cela. Personne n'a non plus réellement de mobile, à part les filles de la gang pour qui il avait très peu de respect. Malgré cela, elle n'arrive pas à croire que ce puisse être l'une d'elles.
« C'est vraiment triste cette histoire. »
Florence sursaute, puis se retourne vers son interlocuteur, un homme dans la vingtaine à l'accent anglais.
« Oh! Excuse-moi de t'avoir fait peur. C'est juste j'ai remarqué que tu regardais cette affaire-là, alors… Enfin, je trouve juste ça dommage.
-Ouais, ouais… c'est dommage…, fait-elle d'un ton évasif.
-Il paraît que c'est un meurtre dans une gang de rues, encore. Ça t'inquiète pas, toi, tous ces crimes-là dans nos rues?
-Bah… »
Elle hausse les épaules.
« Enfin, je me doute bien que pour une fille, c'est toujours plus stressant. Tu es avec quelqu'un?
-Non, pourquoi?, répond-elle, méfiante.
-J'aurais pensé que si, une belle fille comme toi, well… Tu es courageuse de venir seule au centre-ville. C'est rare de voir ça…
-Ce n'est pas la première fois, je suis habituée, merci.
-Maybe… mais tu veux pas un peu de compagnie pour cette fois? »
Elle se retourne vers lui. C'est un type plutôt grand avec des vêtements dernier cri. Le genre de gars qu'on peut facilement rencontrer dans le quartier…
« Écoute, je te trouve plutôt entreprenant, je ne crois pas que ça m'intéresse… »
Elle fait alors mine de s'éloigner.
« S'il te plaît, deux minutes. J'attends des amis. Ils étaient censés arrivés tantôt, mais ils m'ont appelé pour me dire qu'ils n'arriveraient que plus tard en soirée. J'ai environ trois heures à perdre d'ici là, et comme j'habite assez loin, ça serait inutile de retourner chez moi. Puis, voilà, je t'ai vue. Tu semblais errer sans but, alors j'ai décidé de te parler. Tu sembles sympathique, alors je me dis qu'on pourrait manger une petit quelque chose ensemble. Il y a des restaurants au premier étage, on n'a pas besoin d'aller loin… Mais bon, si tu as quelque chose de prévu, je peux comprendre. Je voulais juste t'expliquer pourquoi je t'offre ça… That's it… »
Elle le fixe du regard, un peu intriguée et en même temps hésitante à lui faire confiance.
« Et qu'est-ce qui me dit que tu es un gars correct?
-Je veux juste te parler, je veux pas te tuer! Come on, je suis pas un maniaque! »
Elle eu une pensée envers tous ces gars qui s'étaient dits ses amis et qui aujourd'hui voulait sa peau. Finalement, on ne connaît réellement personne, alors un de plus, un de moins…
« Ok, pour cette fois… »
Il lance une exclamation de joie, puis l'amène dans la zone des restaurants. Il commande un plat mexicain, elle commande une petite salade verte.
« Ouais, on peut dire que t'as pas une faim de loup! »
Elle sourit à la remarque, puis avale une bouchée de laitue.
« Je ne mange jamais beaucoup…
-Tu t'appelles comment au juste?
-Bah… c'est Cherry pour la plupart du monde…
-Et pour les autres? »
Elle baisse les yeux, pensive.
« Peux-tu être autre chose que Cherry de toute façon? »
Un soupir agacé s'échappe de ses lèvres avant qu'elle réponde.
« Et toi?
-T'as pas répondu à ma question, dear.
-Je sais. Et toi?
-Terrence. »

Il a fini son assiettée, elle ne l'a presque pas commencé. Il parle avec beaucoup d'enthousiasme et de détails de ses activités favorites et de ses amis, elle reste évasive et avare de mots. Il propose d'aller marcher un peu à l'extérieur. Elle accepte, faute de trouver mieux. À l'extérieur, les nuages ont envahi le ciel, si bien qu'il fait beaucoup plus sombre qu'à l'habitude lorsque le soleil ne s'est pas encore couché.
« Je crois qu'il va pleuvoir ce soir, fait Terrence en observant la grisaille atmosphérique. Pourtant, il faisait tellement beau ce matin… Le ciel est étrange parfois.
-Comme toute chose je présume. On pense quelque chose, puis on se rend compte qu'on a tort, parfois en si peu de temps.
-Tu crois?
-Oui… Juste aujourd'hui, ça m'est arrivé… Ta conscience ne t'a jamais joué des tours comme cela?
-Je sais pas, je comprends mal où tu veux en venir.
-Bien tu sais, on se réveille, on croit que cela va être la même routine que d'habitude, puis finalement tout change en cours de route, on se met à se poser pleins de questions pour finir par se dire que c'est stupide tout ça. Mais reste que le cours des choses était étrange, comme le ciel de tantôt.
-Je suis pas certain de comprendre.
-Tout ce que je veux dire, c'est que… quand on est mis devant les faits… quand on doit s'écouter, les choses peuvent devenir vraiment étranges.
-Ah bon! Moi ça m'est jamais arrivé. »
Un caillou traîne sur le trottoir. Un coup du bout du pied et il est parti, comme plusieurs de ses convictions…
« C'est drôle, c'est la première fois que tu parles autant, s'enchante le jeune homme. Je te trouve vraiment différente des autres…
-En quoi?
-Je ne sais pas. Tu es capable de réfléchir et en même temps… tu es vraiment jolie! »
« Tu es vraiment différente des autres filles, Cherry. Je n'ai jamais aimé une fille comme toi! Tu es intelligente et en plus, tu as un corps de déesse. Que demander de plus? Tu ne crois pas que ça serait bien que l'on soit tout le temps ensemble? Tu ne crois pas? On serait tellement bien, n'est-ce pas? »
Elle secoue alors la tête.
« Mais oui, je te le dis, arrête d'être modeste, Cherry! »
« Écoute Cherry, on a vraiment besoin d'argent, je n'arrive plus à tout payer… Et puis, penses-y, tu aurais maintenant le même statut que les autres filles, qu'Angie. On le sait que tu es capable de te battre, de faire toutes les autres jobs, mais maintenant, si tu veux être une vraie membre, c'est juste ce petit pas qu'il faut faire. De toute manière, mes finances sont vraiment serrées, je ne pourrais plus te garder ici… Tu ne veux quand même pas retourner chez tes parents! Allez, arrête d'être modeste Cherry, tu as tout ce qui faut pour faire cela! Allez, tu vas voir, au bout du compte, tu vas trouver cela bien plaisant… On va enfin avoir les moyens de se payer ce qu'on veut! »
Elle se fige alors sur place, inquiète de ce rapprochement troublant.
« Ça va, Cherry? Tu as l'air bizarre? »
« Ça va, ma Cherry d'amour? Tu as l'air bizarre? C'est le travail le problème, c'est ça? Ça va passer… Bois un peu plus, les filles disent que c'est plus facile comme ça… Bientôt, toutes mes dettes seront payées. Alors là, on pourra enfin faire un grand coup! Je vais te donner ta chance bientôt, ne t'en fais pas… »
Elle regarde Terrence, troublée.
« Tu me fais trop penser à quelqu'un que je connais…
-En bien ou en mal?, demande-t-il en souriant.
-Je crois que c'est en bien…
-Tu crois? T'en es pas sûre? »
Son ton est soudainement devenu agressif. Elle le scrute alors plus attentivement, et le détail qui lui a échappé lui saute au visage : un foulard bleu, la couleur et le signe distinctif des Creepy Maniacs, dépasse de sa poche.
Ainsi, est-ce donc de cette manière qu'ils s'y prennent tous? Comment a-t-elle pu se laisser berner par l'ennemi? Et s'il l'a si bien confondue, qu'elle est la différence entre les Creepy Maniacs et les Bloody Poison alors? Mais pourquoi n'a-t-elle rien vu?
« Oui, oui, je suis sûre… Écoute, excuse-moi, mais je viens de me rendre compte que si on continue comme cela, je vais être en retard à mon rendez-vous… Est-ce que tu penses qu'on pourrait se revoir? »
Sa voix est mielleuse et satinée : Cherry prend encore le dessus sur Florence…
« Je ne sais pas. Tu es vraiment bizarre tout d'un coup. Look, je vais t'appeler un taxi, et puis… je crois qu'on est mieux de laisser les choses comme ça.
-Mais…
-I'm sorry, c'était une belle soirée, mais je… c'est mieux comme ça. »
Il sort alors son téléphone cellulaire pour ensuite composer un numéro.
« Oui, un taxi s'il vous plaît, coin St-Jean, Mc Gregor. Merci. »
Il raccroche, lui lance un froid au revoir, puis revient sur le chemin qu'ils avaient emprunté. Elle ne peut s'empêcher de soupirer de soulagement et, en même temps, de s'inquiéter. S'il avait su ses alliances…
Le taxi tarde à arriver, elle décide donc de trouver une cabine téléphonique et d'en commander un autre. Le ciel se fait de plus en plus sombre et la foule de moins en moins nombreuse, il lui est donc facile de localiser un poste à quelques centaines de mètres.
Une voix l'interpelle alors. Elle se retourne.
Terrence est là avec trois autres hommes aussi grands que lui, tous avec des foulards bleus bien en évidence.
« Attends ma belle, je n'ai pas fini avec toi… »
Deux d'entre eux se précipitent sur elle, la poussent dans une ruelle avoisinante, mais, sans attendre, elle réussit à se libérer de leur étreinte, tire un couteau d'une de ses poches et le pointe vers ses opposants.
« Vous ne me toucherez pas si facilement…
-C'est bien ce que je pensais, tu as le poison dans l'âme.
-Quoi?
-Tu es une Bloody Poison. Je l'ai bien vu quand je t'ai montré mon foulard. Une fille normale n'oserait pas nous affronter comme cela, n'est-ce pas?
-Ce n'est pas la première fois que je m'approche de la mort, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise! Maintenant, sacrez votre camp avant que je vous mette en sang.
-Mais voyons donc, on n'a pas envie que du sang coule ce soir… On veut juste te voir un peu, see if you still have your cherry.
-Je ne suis plus vierge depuis longtemps, désolée de vous décevoir.
-À ton âge, déjà? Come on, tu as quoi, quatorze ans?
-J'en ai seize épais! Maintenant, dégage!
-Pas avant d'avoir vérifié. Et puis rends-toi à l'évidence, à quatre contre un, tu n'as aucune chance, aussi entraînée que tu sois. Mais arrêtons de parler, that pisses me off. I want my piece of ass. »
Ils s'avancent, resserrant leur étau autour de la jeune fille. Elle tente de refouler cette vague qui l'envahit, cette vague humaine qui l'engloutit dans sa peur. Un coup de couteau, un coup mal placé. Une mauvaise position, une autre à l'horizon. Ils l'attrapent, la désarment, la violentent et l'assomment imparfaitement en la plaquant au sol. Un moment d'inconscience. Tout lui paraît alors flou, comme dans ces nuits de travail. Et même si elle n'a pas à faire semblant de désirer et d'apprécier, dans son corps, c'est exactement les mêmes sensations, les mêmes douleurs, les mêmes peines. Sa voix avait raison. Tout cela n'était que du mensonge, du simple et pur mensonge.
Ses yeux embués transposent sur le visage de Terrence celui de Logan, de Brian, de tous les autres membres qui ont profité d'elle. Tous dans le même bateau, bateau dont elle est devenue l'esclave de son propre gré.
« Tu as voulu qu'on t'aime, mais ce que tu n'avais pas compris, c'est que l'amour n'est pas sensé faire mal… »
Un gémissement de souffrance sort de sa gorge. Elle reçoit alors un coup de pied sur la tête et tombe sans connaissance…

Des aiguilles semblent tomber du ciel, lui piquant la peau de part leur froid suintant.
« Hé! Hé! Allô! Tu m'entends? »
Une main la secoue par l'épaule. Elle finit par émettre un vague grognement, puis ouvre les yeux lentement. Un jeune punk la regarde, intrigué.
« Ça va? Tu as besoin d'aide? »
Elle se relève un peu et vient pour répondre, mais en ouvrant la bouche, le haut-le-cœur la prend. Elle se penche vers le côté opposé du jeune homme sans pouvoir s'empêcher, quelques instants plus tard, de déverser une partie de son maigre souper sur le parvis mouillé de la ruelle. Le punk recule. Elle cherche quelque chose pour s'essuyer quand elle réalise que son pantalon est encore baissé. Elle sacre faiblement, puis se remet tant bien que mal dans un état plus convenable. Il lui tend un mouchoir humide, mal à l'aise. Elle se nettoie un peu la bouche puis se relève péniblement. Le jeune homme ne semble pas savoir où se mettre.
« Excuse-moi, je voulais pas regarder, mais…
-Qu'importe… »
Elle répond vaguement, plus préoccupée par le fait de trouver son sac que par son état précédent : la nudité ne signifie plus rien pour elle.
« Est-ce que tu vas être correcte, questionne-t-il? Veux-tu appeler la police?
-Si je trouve mon sac, peut-être, sinon, comment? Je n'ai pas d'argent sans ça. Tu ne l'as pas vu?
-Euh… non.
-Bon, merci quand même.
-Qu'est-ce qui t'es arrivé au juste? »
Elle soupire puis se détourne de ses recherches au profit du punk.
« Une chose habituelle je présume, rétorque-t-elle. »
Il la considère, perplexe.
« Tu es de la rue toi, hein? Mais t'es pas une punk…alors tu es une pute ou quoi? »
La colère enflamme ses yeux.
« Je ne suis pas une pute! Je ne fais pas le trottoir, compris?
-Ok, ok. N'empêche que je suis sûr que tu es reliée au gang. Si tu n'es pas une pute, comme tu dis, tu es sûrement une prostituée. Quelle niaiserie! Tout ça pour dire absolument la même chose, si ce n'est que le lieu change… Mais pourquoi je reste ici? Je crois pas que tu aies besoin de moi. Salut. »
Il se dirige alors vers le fond de la ruelle. Elle lui lance un merci. Il ne se retourne pas. Après tout, les relations entre leurs deux milieux ont toujours été froides, cela n'est pas pour changer.
La pluie de plus en plus froide la fait frissonner, mais elle n'a plus rien pour se couvrir, ni même pour prendre un taxi. Elle n'a même plus son couteau : ils doivent être partis avec, tout comme son sac. Ses côtes et sa tête l'élancent, ses vêtements sont complètement trempés. Elle décide tout de même de retourner dans St-Gabriel voir Frank. Elle n'a plus rien à perdre de toute manière…
En dernier recours, elle fouille dans ses poches de pantalon : elle en ressort quelques pièces de monnaie, assez pour prendre l'autobus jusqu'à l'appartement de Logan. Au moins, ils ne lui ont pas tout pris.


Le voyage en autobus lui semble long, interminable. Plusieurs personnes l'observent à la dérobée : les ecchymoses sur son visage ne passent pas inaperçues. Son crâne est douloureux, elle ferme les yeux pour éviter d'en prendre trop conscience. Une parole de Terrence lui revient alors en tête. « C'est bien ce que je pensais, tu as le poison dans l'âme. » Le poison dans l'âme…
« Oui, Florence, tu as été empoisonnée, et je crois que tu t'en ai rendu compte maintenant. J'ai essayé de te le faire prendre conscience, mais encore une fois, il a fallu l'extrême pour te réveiller. Imagine si tu avais parlé à tes parents de ta solitude avant? Imagine si tu n'avais pas fait confiance à Angie? Imagine si tu n'avais pas lâché l'école? Imagine si tu n'avais pas suivi Logan? Imagine si tu n'avais pas acquiescé à toutes ses demandes? Imagine si tu n'avais pas cru en la sincérité de Terrence? Les choses se seraient déroulées bien différemment, n'est-ce pas? Or, tu as fait des choix et voilà où tu en es rendue. Tu as le poison dans l'âme comme certains l'ont dans les veines. Tu ne peux pas t'en passer de ces Bloody, pas vrai? C'est pour ça que tu y retournes, pour continuer à boire et à faire mener ta vie par des gens qui en ont rien à foutre de toi? Non, et on le sait très bien. Il n'y a plus à regretter, désormais il n'y a qu'à agir. Auront-ils le dernier mot de cette histoire? Non, et encore non. Quant à avoir ce poison, ce poison sanglant en toi, autant l'utiliser et en finir une fois pour toute. Ils ne t'auront pas deux fois, Florence, pas deux fois, non… »


La nuit est grise et la pluie se déverse sur les aventureux qui osent se promener à ciel ouvert. Elle tombe à grosses gouttes, comme des blocs d'eau en chute libre. Florence marche lentement, les cheveux lourds de pluie et les vêtements imbibés d'eau. Elle n'a plus rien pour se protéger de ce ciel qui lui tombe sur la tête. En fait, elle n'a plus rien du tout. Que cette rage et ce désespoir qui l'anime…
« Et un ange descendit de son paradis de velours pour la sauver des vautours… ça serait bien, tu ne crois pas? »
Mais rien de cela n'arrive dans la réalité. Dans la réalité, Dieu ne l'a pas sauvée, rien ne l'a sauvée. Dieu l'a crachée dans ce monde comme on crache un morceau coincé dans notre gorge. Et maintenant que le masque est parti pour de bon, maintenant qu'elle ne peut enfouir sa peine sous l'alcool, qu'est-ce qu'Il lui donne comme arme pour combattre les démons de sa vie? Rien, rien du tout.
« Et maintenant, qu'est-ce que tu penses faire? Tu ne crois pas que tu t'es trop souvent fait ignorée? Il est temps qu'ils te voient, que le monde entier te voit, que tous sachent ce qu'ils t'ont fait et ce qui s'est passé… »

Il doit être près de l'heure du rendez-vous qu'elle avait avec Frank. Seulement, ce n'est probablement plus lui qu'elle va rejoindre. Frank, Logan, Angie, les gars, la Mort… Qui d'entre eux va-t-elle rejoindre? Mais au fond, qu'importe, qu'importe ce qu'elle aura a inventé, qu'importe si elle a peur ou non, qu'importe si elle ne sait pas vers quoi elle marche! Après tout, elle n'est pas coupable : elle n'a été que trop innocente.
Plus qu'un coin de rue à marcher.
Ils doivent avoir sorti toutes les armes. Si les choses tournent mal, il sera sûrement facile d'entrer en possession de l'une d'elles…
Plus que quelques immeubles.
Frank doit avoir parlé à Logan. Les gars doivent être désormais convaincus qu'elle n'est pas coupable. Ils vont sûrement se laisser approcher facilement…
Plus que deux blocs d'appartements.
La vengeance est à portée de main…


Claquement de porte. Deux silhouettes en tiennent une autre qui se débat. La pluie est toujours aussi drue, la vie est toujours aussi dure pour certains.
Un autre claquement. Logan sort de l'immeuble vieillot, un 9mm à la main pointé en direction d'un homme, de celui qu'il semble considérer comme son ancien allié. Ce dernier observe la rue. Tout est pauvre et décrépi. Le lampadaire près de la ruelle adjacente diffuse une lumière vacillante. Celle-ci reflète faiblement sur les détritus jonchant la sombre voie, une voie semblant écrasée par les murs de briques rouges qui l'entourent, une voie dont on n'arrive pas à distinguer la fin. Et tout autour de la ruelle, tout autour de l'immeuble, il n'y a personne à alerter, bien que, de toute manière, personne ne voudrait se mêler des histoires des gangs de rues.
Sauf une ombre qu'il reconnaît trop facilement.
« Merde… »
La petite troupe qui entrait dans la ruelle s'arrête, tous remarquent celle qui les observe. Logan s'avance vers elle, qui fait de même.
« Tiens, Cherry, te voilà enfin… »
Elle ne prend pas la peine de répliquer. Arrivée face à face avec lui, elle lui balance un coup de poing au visage.
« Maudit chien sale! »
Puis elle agrippe à deux mains le Beretta : l'une sur la crosse, l'autre par-dessus la main de Logan, tout près de la détente. Il accuse le coup sans broncher, mais il ne lâche tout de même pas son arme, pointée désormais vers le firmament. Logan fait alors signe à ses deux hommes de garder leur position.
« Tu n'es qu'un salaud.
-Et toi une salope. »
Chacun fixe l'autre, attendant de voir ce qui va se passer.
« Qu'est-ce que tu es venue faire ici, Cherry? Je pensais que ton ami Frank t'avait dit de partir. Il faut croire que tu avais des remords…
-Il m'avait dit de revenir. Et je suis revenue, pour en finir avec notre cas. Mais premièrement, dis à tes gars de lâcher Frank. Selon ce que je vois, c'est ma peau que tu veux, pas la sienne.
-Je le laisserai pas aller tant que je ne serai pas certain qu'il n'ait pas voulu t'éviter notre traitement spécial.
-Donc, tu crois toi aussi que c'est moi.
-Je veux la vérité. »
Sans quitter des yeux son opposant, elle s'adresse alors à celui qui se démène entre les deux gros bras de la gang.
« Frank, est-ce que tu veux mourir? »
Il la regarde, mi-désespéré, mi-étonné par la question.
« Non!
-Alors tais-toi et arrête de bouger. De toute manière, tout est de ma faute. »
Elle soupire, puis reprend le cours de la conversation.
« Logan, je croyais encore que tu avais confiance en mon innocence. Ça a de l'air que ce n'est pas le cas.
-Tu as pu prévoir ton coup, ne pas trop boire ce soir-là et amasser de l'argent pour pas que cela paraisse que ta nuit a été plus courte. En plus, tu as toujours détesté Brian. Puis surtout, il me manque un de mes pistolets. »
Frank semble sur le point d'éclater de rage et d'incompréhension, mais il se retient.
« Ton pistolet, tu vas le trouver dans un drap sous mon lit.
-QUOI?
-Ta gueule Frank! »
Son cri ressemble à un hurlement de colère, tandis qu'un début de sourire apparaît sur les lèvres de Logan.
« Tu vois, j'avais raison. Tu es coupable. Tu as toujours été une moins que rien, une…
-Ferme-la! Ferme-la! FERME-LA! Tu n'as jamais été foutu de m'écouter plus que deux minutes! Ça m'a pris du temps à le comprendre, mais maintenant tu me pileras plus sur les pieds. Tu veux savoir pourquoi je l'ai tué, hein, tu veux savoir pourquoi? Parce qu'il m'écoeurait. Je croyais que le mal que je ressentais, c'était à cause de lui, parce que tu te souviendras que quand tu as commencé ma vente corporelle, ça été lui le premier, puis c'est juste un dégueulasse fini. Mais je me suis rendue compte aujourd'hui que ce n'était pas juste lui le problème, que vous avez tous profité de moi, que vous vouliez juste mon petit cul de blanche, puis que le reste, vous vous en foutiez en maudit! Je vous ai considérés comme ma famille, moi, puis regardez ce que vous avez fait avec ma vie! Je sais juste me battre puis servir de défouloir à vos instincts animaux! Je n'aurais pas dû tuer que Brian, j'aurais dû tous vous envoyer une balle dans la tête! Après tout, qui se méfiait de Cherry, la fille qui accomplissait tous vos désirs, la fille la plus fidèle du gang? Personne, hein, personne! Ça aurait été tellement facile à ce moment-là… Je n'aurais pas dû penser que tu me croirais sur parole, j'ai été trop naïve, mais enfin… Une chose est quand même sûre : je suis peut-être coupable de l'avoir tué, mais ce n'est pas moi la plus crottée ici certain!
-Non, ce n'est pas vrai, réplique Frank le souffle court. Je sais que ce n'est pas toi. »
Ses yeux tombent alors sur l'arme.
« La vie, la mort, la vérité, le mensonge… Tout ce que tu n'as jamais contrôlé et qui encore aujourd'hui t'échappe. À quel point tu te fourvoies, tu ne le sauras peut-être jamais. Mais tu as sûrement déjà compris les conséquences de tes paroles, de ta provocation... »
Elle relève la tête. Logan la dévisage froidement.
« Je sais que ce n'est pas toi, recommence Frank. C'est tout simplement impossible que ça toi qui ait fait le coup, et c'est à cause de cela, à cause que j'en suis sûr de ton innocence que je t'ai aidé, sinon je ne l'aurais jamais fait. Mais là, ne vient pas dire que j'ai profité de toi! Ce…
-Tais-toi Frank, crime, tais-toi! Si t'essaies une autre fois de te justifier, la première balle, c'est toi qui vas l'avoir! Tu as peut-être essayé de me sauver, mais je ne blague tout de même pas. »
Logan laisse échapper un léger ricanement.
« Parce que tu penses aussi pouvoir me tuer ensuite, je présume? Moi, Logan, le chef des Bloody Poison! Tu penses que toi, la putain, tu peux me tuer? Je tiens encore l'arme je te ferai remarquer.
-Moi aussi. »
Un instant de silence. La pluie tombe de plus belle, leurs regards se délaissent. L'arme qui semble boire la pluie. Un mouvement. L'explosion… trois fois.
Mais une seule fin.


Le soleil se lève sur la petite ruelle, faisant reluire les flaques de sang diluées, séchées. Des yeux vides regardent, fixent de leur immobilité mortelle l'astre du jour, brillant et lumineux. Ce sont aussi ces yeux, vitreux, sans expression, dans un visage de chair et de veines éclatées, qui contemplent ces hommes et ces femmes attroupés autour de son cadavre.
Mais au bout du compte, elle n'est plus qu'une frêle poupée de satin, qu'une poupée carnée au sourire glacé, qu'une simple poupée désormais anonyme, comme tant d'autres…
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