Le Grand Arrache-Coeurs

Type : Littérature | Ajout le : 04/09/2005
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Ceci est précisément le récit des événements du 28 octobre 1968. À ce jour je ne sais toujours pas ce qui a pu être la cause d'un accès de folie aussi horrible que celui que j'ai vu et subit, mais le seul fait de me remémorer ces sinistres événements me donne envie de vomir, de mourir même. Ma lucidité était, est et sera toujours remise en cause, mais je jure sur tout ce qui m'est cher que je retranscris ici l'intégralité véridique des événements s'étant produit à la date indiquée ci-haut. Libre à vous de me croire, ou de me catégoriser comme dément, mais j'écris tout de même ces lignes, ne serait-ce que pour le salut de mon âme. J'espère qu'elles trouveront un ou plusieurs lecteurs, afin que l'on puisse résoudre ce lugubre mystère qui me plonge, encore aujourd'hui, dans d'interminables et pénibles psychoses. Je tiens à ajouter, à titre de précision, que les cœurs faibles seront peut-être traumatisés, et que cette lecture risque d'effrayer même les esprits les plus sceptiques et rationnels.

Nous étions cinq hommes à partir en retraite, afin de se reposer de nos emplois respectifs. Nous avions choisi comme gîte un château ancien situé au haut de la colline de Clayton, petit village en banlieue de Georgetown. Comme tous châteaux anciens, celui-là n'étais pas exempt de rumeurs et de superstitions. C'est un contact de mon ami Walter Cowal, avocat, qui avait habilement réussi à convaincre le maire du village de nous laisser loger dans cette immense demeure qui, de par son éloignement de toute civilisation, convenait parfaitement à notre besoin de réclusion. Bien évidemment, comme tous bons vieux banlieusards, le maire était bien vite entré dans un profond état d'accablement lorsque était venu le temps de remettre les clés à Walter, et s'était mit à traiter de vieilles légendes et superstitions locales, sans doute pour essayer de nous impressionner ou pour intéresser les touristes à son étrange façon. Si j'en crois Walter, il était au bord des larmes. Soit il jouait bien la comédie, ou soit il croyait vraiment à ces racontars. On ne pouvait le dire. Le vieil homme semblait aussi apeuré qu'une souris dans une fosse à serpents. Le masque de la mort s'était greffé à son visage et il semblait désespéré au point que mon ami lui demanda s'il avait besoin d'une assistance médicale. Il répondit que ce n'était pas nécessaire et continua de traiter de toutes sortes d'étrangetés. Le tempérament rationnel et flegmatique de mon compagnon agit en barrière devant les élucubrations du vieillard, dont Walter commençait à sérieusement remettre en question la santé mentale.

Étant d'un naturel curieux, je voulus savoir de quelle nature était cette légende au sujet de notre logis de fortune. Walter n'en voulut rien dire, prétextant qu'il s'agissait là de sottises qui ne m'intéresseraient guère. Mais, devant mon insistance, il finit par sortir le chat du sac. Il y a une centaine d'années, vers 1856, vivaient dans ce château un couple de bourgeois et leur unique enfant, un garçon de six ans. Ils étaient peu connus des villageois, car ils ne descendaient que très peu dans la vallée, et lorsqu'ils le faisaient, c'était pour une très courte durée. On raconte que leur teint était affreusement pâle et qu'ils étaient vêtus uniquement de noir, ce qui leur donnait un air encore plus singulier. Ils parlaient peu. On raconte également qu'à leur arrivée au village, ils étaient parfaitement normaux, ce qui est, je dois l'admettre, bien étrange, compte tenu de l'aura mystique qui eut tôt fait de les entourer. La croyance populaire se divisait en deux branches : l'une disait que c'était un vieil esprit, hantant le château, qui faisait lentement pourrir l'infortunée famille. L'autre croyait plutôt que cet esprit hantait le haut de la colline, voire toute la montagne. Toujours est-il que, peu importe les versions, le reste de l'histoire demeure identique. Un jour, la famille cessa complètement de descendre au village. Les jours passèrent et, après six mois, on commença à s'inquiéter. Une équipe, composée de courageux fermiers, de pompiers et d'hommes forts, grimpa en haut de la colline, jusqu'à la sinistre demeure de la mystérieuse famille disparue. Ce qu'ils trouvèrent à l'intérieur de la maison les marqua si fortement que certains furent par la suite muets pour le restant de leurs vies, et les autres furent plonger dans une étrange psychose paranoïaque.

À l'intérieur, les aventuriers découvrirent le fils de six ans en train de dévorer les cadavres en putréfaction de ses parents. Non loin des corps se trouvait un couteau de boucher ensanglanté, ce qui certainement avait dû être l'arme du crime. Quand les membres de l'équipe mirent les pieds dans la pièce, le petit, qui les entendit, se retourna doucement vers eux, en continuant de ronger un morceau de l'intestin de son père, et afficha un horrible rictus démoniaque. Mais ce qui frappa surtout nos aventuriers, et ce qui demeure encore aujourd'hui la partie la plus effrayante de la légende, si vraiment je puis encore douter au point de donner à cette histoire l'appellation de " légende ", fut l'absence de pigmentation de la peau du garçon, la blancheur immaculée de ses yeux, mais surtout, oui surtout, le trou béant qui trônait à l'endroit où aurait dû être son cœur, et le liquide jaunâtre qui s'échappait de ce dernier. Ceux qui revinrent de cette excursion relatèrent des événements tellement horribles que nul n'osa plus remettre les pieds dans le vieux château, le croyant hanté par un esprit cannibale se nourrissant exclusivement de chair humaine. On le surnommait Le Grand Arrache-Cœurs.

Après avoir écouté ce que je considérais alors comme un tissu de mensonges, je ris un bon coup et je donnai une tape sur l'épaule droite de Walter. Finalement, la journée du 27 octobre, nous arrivâmes au château vers une heure, dans l'après-midi. Notre bande était composée de moi-même, de Walter, de Scott, de Thomas et de Martin. Après avoir chacun déposé nos affaires dans nos chambres respectives, nous entreprîmes d'explorer le château. L'immensité des lieux nous émerveillait, autant que les statuettes, gargouilles repoussantes, qui ornaient tous les rebords d'escaliers. Il était difficile de croire qu'une famille composée d'uniquement trois membres avait pu choisir cet endroit comme gîte. Nous passâmes l'après-midi à discuter, à lire, à somnoler et à jouer aux échecs. Pour souper, nous mangeâmes un copieux repas. Je remarquai par contre un certain changement dans la physionomie de Scott. Il semblait songeur, nerveux et triste à la fois. Scott étant d'un tempérament artiste, je ne m'inquiétai guère outre mesure. C'est lui qui quitta la table le premier. Il ne prit pas part à nos discussions du soir et se contenta d'errer seul à travers le château, ainsi qu'à l'extérieur et aux alentours de ce dernier.

Alors que les autres et moi étions en train de fumer un cigare à l'extérieur, sur le balcon, nous vîmes, dans une fenêtre plus haute, Scott qui nous observait, le visage vide d'émotion, mais il se retira quand il se rendit compte que nous l'avions aperçu. Il semblait en proie à une profonde déprime, ce qui ne manqua pas de nous inquiéter. Il est clair que les vieilles légendes refaisaient surface dans nos esprits. Après discussion, nous conclûmes qu'il devait simplement s'agir d'une des nombreuses crises de panique de Scott, et que donc il ne fallait pas se faire de mauvais sang. Mais je sentais tout de même qu'une certaine nervosité s'était glissée à l'intérieur de notre bande. Nous allâmes nous coucher peu de temps après, après avoir scrupuleusement inspecter toutes les pièces de l'immense demeure. Scott n'était pas dans sa chambre. Nous ne savions pas où exactement était notre ami, mais nous entendions ses pas qui faisaient craquer lentement le plancher. Nous nous mîmes tout de même au lit, bien qu'un peu à contre-cœur.

Nous ne vîmes pas Scott de toute la journée du lendemain. Comme il avait parfois l'habitude de disparaître pour quelques jours, nous essayâmes de nous inquiéter le moins possible, nous poussant mutuellement à croire que tout était bien normal, mais je sentais que la peur et la paranoïa doucement se glissaient au sein de notre groupe. Au souper, nous parlâmes peu. Je sentais que j'étais observé par mes trois camarades, mais je ne pouvais m'empêcher de les passer moi aussi au peigne fin. Je n'avais pas faim du tout, ce qui ne semblait guère différent chez mes trois amis. C'est pourquoi, bien vite, la vaisselle fut faite et nous nous installâmes pour discuter et fumer la pipe près du feu. Notre conversation croulait sous la superficialité. Nul n'osait parler des vraies choses, bien que nous sachions que la disparition de Scott nous plongeait dans une atroce et difficilement supportable nervosité. L'orage à l'extérieur ne faisait qu'accentuer l'atmosphère glauque de la situation. Finalement, vers la fin de la soirée, nous aperçûmes Scott, seul, qui rôdait autour du château. Étrangement, au lieu de nous rassurer, le fait de savoir que notre compagnon était toujours dans les parages augmenta la tension qui pesait sur nos épaules. C'est donc l'esprit bien agité que nous nous mîmes au lit.

Vers deux heures du matin, je me réveillai en sursaut et recouvert de sueur. Puis, comme s'il était à cheval entre le rêve et la réalité, j'entendis un horrible cri de douleur qui venait de la cuisine. Affolé, je me précipitai en direction du cri pour tenter de découvrir qui l'avait poussé et surtout pourquoi. Scott était assis à la table de la salle à manger, la tête entre ses bras, et semblait dormir. Une étrange odeur flottait en l'air. J'entendis un gémissement provenant de derrière le comptoir. Horreur ! Walter, Martin et Thomas gisaient sur le sol, affreusement mutilés et couverts de sang. Seul Thomas vivait encore, mais il en était à ses derniers instants. Leurs tripes étaient répandues partout sur le sol et les cœurs de Walter et Martin avaient sauvagement été arrachés. Thomas semblait encore être en possession du sien, par contre. Mais lorsqu'il l'entendit gémir, devant mes yeux pétris de terreur, Scott se leva, avança vers Thomas et lui ouvrit la poitrine avec un couteau de boucher. Puis, devant moi, comme un animal sanguinaire, alors que Thomas vivait toujours, il arracha le cœur, qui semblait battre encore, et le plongea tout entier dans sa bouche. Le sang coulait à flots le long de la gorge de Scott, qui se tourna vers moi, affichant un affreux sourire tordu et maléfique. Alors seulement je sus qui était fou et qui ne l'était pas, car je remarquai la blancheur anormale de sa peau, les deux boules blanches qui remplaçaient ses yeux et je vis, et toujours je m'en souviendrai, dans toutes mes nuits et tous mes jours, le trou béant dans la poitrine de celui qui jadis fut mon ami, et l'affreux liquide jaunâtre qui s'en écoulait.

Je voulus me sauver, mais mes membres refusaient de se mouvoir. J'étais figé sur place, forcé de regarder les cadavres atrocement mutilés de mes compagnons. J'essayai de penser le plus rapidement possible à un moyen de me sauver, mais je doutais que je puisse redescendre dans la vallée en pleine nuit, car aucune lumière n'y avait été posée et j'étais à peu près certain de me perdre dans les bois. Mais en pensant aux bois, j'eus une autre idée. Si je pouvais m'y perdre, je pouvais également m'y cacher. Je n'aurais qu'à courir le plus vite possible et à plonger dans la forêt afin de m'y dissimuler pour la nuit. Une fois le soleil levé, il ne me resterait plus qu'à me rendre dans la vallée pour alerter les autorités. Ce dernier soubresaut d'espoir me redonna toute ma vitalité. Je courus à toute vitesse jusqu'à l'escalier et je sortis de ce lieu maudit. Une fois à l'extérieur, je poursuivis ma course effrénée et je plongeai à toute allure dans les bois, à une profondeur qui m'assurait d'être assez bien caché. Je fus surpris de constater, lorsque je regardai au loin vers le château, que personne ne semblait m'avoir suivi. Je pouvais encore apercevoir la silhouette de Scott, tranquillement accoté sur la grande fenêtre de la salle à manger. Je le fixai toute la nuit et jamais il ne bougea.

Aux premières lueurs du soleil, j'entrepris ma longue marche vers la vallée, où je racontai au maire tout ce qui s'était passé. Celui-ci s'empressa d'envoyer une équipe de policiers au vieux château. Ils y trouvèrent les cadavres de Walter, Martin et Thomas, mais aucune trace de Scott. Lorsque j'appris la nouvelle, je fus absolument terrifié. Heureusement, le maire et plusieurs villageois avaient été témoins de la présence d'une cinquième personne et on ne m'accusa pas du meurtre de mes amis. Je rentrai chez moi le lendemain matin par le premier train, et j'entrepris une longue convalescence. La municipalité de Clayton condamna le sentier menant au château le lendemain matin, et nul n'y remit jamais les pieds.
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