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Elle a disparu.
En lettres rouge sang, la nouvelle vient de s´inscrire sur l´écran des téléscripteurs. Jean-Bertrand P. de L. se gratte le crâne, il ne veut pas y croire.
Cette foutue rumeur...
Machinalement il se caresse la nuque pour s´assurer que la guillotine n´y a pas laissé une trop vilaine cicatrice. Il marine dans un jus saumâtre, l´animateur vedette de l´O.R.T.F., il suinte de sueur, d´angoisse, de désarroi. Il dégouline. Il se liquéfie.
Il jette un oeil autour de lui. Dans un grand bureau climatisé, c´est le bourdonnement fonctionnel habituel. Le téléphone sonne, les téléimprimeurs enregistrent, les secrétaires papotent et tricotent, le téléphone sonne, sonne encore, la grosse machine ronronne et Jean-Bertrand P. de L. s´y sent bien. Autour de lui, l´indifférence règne sans partage.
Mais la rumeur est maligne. De l´autre côté, derrière la parte capitonnée, il imagine les commentaires, les sourires fielleux et mesquins de ceux que son ascension empêche de dormir et qui guettent sa chute. Les candidats ne manqueront pas aux obsèques. La nouvelle a déjà fait le tour des studios, c´est le secret de polichinelle, il en est sûr.
Elle a disparu.
D´une minute à l´autre, un démenti va tomber, c´est évident. Pince-toi, Jean-Bertrand, c´est un mauvais rêve, une plaisanterie idiote. Elle a disparu et Jean-Bertrand P. de L. en perd son assurance bonhomme. Il devient odieux... Oubliées les qualités de coeur que chacun lui prête, même les envieux, sa candeur, son embonpoint léger, sa gentillesse, son éternel sourire imbécile. Il tourne en rond. Il attaque son cinquième paquet de blondes mentholées, il ventile, il vocifère, il vaticine, il se lamente, il déblatère, il houspille les secrétaires qui n´en peuvent mais. Elle a disparu.
Le film de ces derniers jours défile devant ses yeux incrédules. Il avait mis le paquet. Tout était prévu, programmé, quasi-emballé. A force de tractations plus ou moins occultes, de brosse à reluire, de dessous de table (aux frais de la maison Goldfish, of course), d´intermédiaires en entremetteurs, il avait fini par arracher son accord. Bien sûr il ne l´avait pas rencontrée, il ne connaissait même pas son visage, mais la promesse était formelle. Dans la bataille, il avait jeté toute son énergie, sa haine des assis, des fils à Papa, tous ses complexes, sa rouerie aussi et il allait toucher le gros lot.
Il suffisait d´attendre une petite semaine. Goldfish en personne, Simon Goldfish assurait la production, on n´avait pas lésiné sur les moyens. Grâce à elle, Jean-Bertrand tenait son triomphe. Il n´avait plus qu´à tenir son rôle favori d´intermédiaire modeste, d´organisateur gentil et humble qui tire les ficelles.
Mais à présent le monde est en train de s´effondrer. Cela a commencé comme une farce il y´a une heure, avec une voix anonyme au téléphone. Une rumeur diffuse qui s´amplifie, gonfle, gonfle... Elle s´est enfuie, dissipée, évanouie, volatilisée, perdue dans le triangle des Bermudes et personne ne sait où elle est passée. Elle a disparu.
Mais ce n´était pas un gag. Sur l´écran des téléscripteurs, la confirmation apparaît en lettres lumineuses. Jean-Bertrand P. de L. se sent un peu nauséeux.
Le film de ses galères défile devant ses yeux. Dans cette époque où tout est vendu prédigéré, prémâché, où on se laisse envahir par les images le cul dans un fauteuil, il a choisi un créneau difficile. Jean-Bertrand P. de L. vend de la culture, une gageure. Il vend du vent. Au plus profond de son délabrement mental, il arrive encore à émettre quelques pensées incertaines... Le livre est mort, c´est une forme fossile. Les intellectuels ne lisent plus depuis jolie lurette. Il n´y a guère que quelques sportifs branchés, des amateurs de planche à voile ou de jeux électroniques, quelques andouilles agrippées par l´actualité, des forcenés de la mode et du rétro qui prétendent lire. Peu importe, il reste une clientèle, il suffit de la sentir et de la flatter. La culture a un sursis de quelques années, on peut encore mettre du beurre dans les épinards.
Jean-Bertrand P. de L. caresse son gros nez et sourit. Il a réussi, il a senti le vent, il a créé une émission populaire (vraiment populaire, son courrier le prouve), populaire et peu coûteuse, en osant aborder les questions les plus ardues, scientifiques ou littéraires. Quand à ceux qui soulignent que c´est plutôt du parascientifique, du sous-littéraire, de la merde en quelque sorte, ce sont des aigris et des jaloux. Il sourit en son for intérieur. Je suis un autodidacte. Ma culture, je l´ai gagnée dans la rue. Grâce à moi, la culture n´est plus réservée à quelques privilégiés puants. Je suis un vulgarisateur de génie.
A vrai dire il n´est pas bien sûr de s´être fait une place au soleil, même si l´appui presque acquis de la puissante machine Goldfish est un atout énorme. Il a bien remporté quelques succès d´estime, il lui suffit pour s´en persuader de prêter l´oreille aux commérages de coulisses. On le traite de marchand de soupe, d´imbécile heureux. Selon certains, sa seule qualité serait de savoir glisser le pied dans la porte au moment opportun. Il s´apparenterait ainsi à ces étrons visqueux qui attachent à la porcelaine et que la chasse s´avère impuissante à éliminer. Incapable de produire quoi que ce soit lui-même, il aurait bâti sa carrière sur les créations des autres...
J´appartiens à la pire espèce, la tribu des parasites sociaux, des vampires, des charognards banals. Voilà tout ce qu´on colporte sur son compte, il en est sûr. Il lit le mépris ou la haine sur leurs visages. Des envieux, des larves pense-t-il, et il rêve à un grand coup qui lui permettrait une fois pour toutes de clouer le bec à ces cuistres. Il y a à peine une heure, le rêve prenait forme.
Jean-Bertrand P. de L. arpente à grandes enjambées son grand bureau climatisé. La pièce pue le tabac froid. Il s´immobilise, les yeux rivés sur le téléphone blanc hypersophistiqué, le symbole manifeste de son ascension irrésistible. Un objet magnifique, avec écran de contrôle pour observer à loisir son correspondant. C´est sa bouée, sa roue de secours, sa béquille, son garde-fou. Complaisant, le téléphone sonne pour la vingtième foie de la matinée. Le visage de Jean-Bertrand s´illumine, l´espoir renaît, mais c´est toujours la même ritournelle : elle a disparu.
Alors il fuit. Il s´échappe de son bureau maudit et va prendre l´air dans les grands studios de Radio-France. Là il sent le mépris, la haine sourde, la revanche des cloportes. On veut sa tête. Il joue très gros dans cette affaire, sa crédibilité, sa carrière, son avenir improbable. On prépare sa mise à mort. Vous vendiez de la culture aux temps chauds ? Dansez donc, maintenant...
Sa tête explose, le film se brouille. Il se réfugie à nouveau dans son bureau, son havre, auprès de son beau téléphone d´où le miracle doit survenir. Le ministre doit appeler. Le ministre va appeler et ils trouveront une solution. Tout va se dénouer, ils trouvent toujours une solution.
Le film se brouille. Jean-Bertrand P. de L. essaie de mettre un peu d´ordre dans son délabrement mental. Le succès est fragile et il a choisi un créneau difficile. Le taux d´écoute des premières sessions, divine surprise, était prometteur, mais il faut absolument confirmer. Pour asseoir sa position, il aurait pu demander des crédits supplémentaires, se composer un décor d´avant-garde, lumière et sons, paillettes, poudre aux yeux, avec une pléiade de pseudos vedettes pour faire-valoir. Mais justement il n´a pu lancer son émission, "Trajectoires", son enfant, que parce qu´elle ne coûtait presque rien. Goldfish ne voudra plus cracher, c´est l´évidence. Ce n´est plus un homme, Goldfish, c´est un mythe. C´est Howard Hughes. Il dirige une maison d´édition, un empire de presse, il produit pour le cinéma, il fait dans l´import-export, dans l´agro-alimentaire et dans l´électronique. Et ce ne seraient que des broutilles par rapport à d´autres activités infiniment plus importantes et plus secrètes. On en parle sous le manteau mais Jean-Bertrand P. de L. n´en sait pas davantage. Ce n´est plus un homme Goldfish, c´est une institution, un état dans l´état. Il n´acceptera de cracher que s´il est sûr de retomber sur ses pieds. Il n´a pas téléphoné aujourd´hui, c´est un signe. Les rats fuient les navires.
Jean-Bertrand se dit encore qu´il aurait pu travailler l´image extérieure, se fabriquer un look branché. Mais avec sa bouille de tout-le-monde, avec sa calvitie prononcée, son ventre replet et sa couperose naissante, Jean-Bertrand P. de L. peut difficilement passer pour un nouveau romantique, un rocker fou ou un sportif décontracté. A vrai dire il éprouve une satisfaction jubilatoire à l´idée qu´on le reconnaisse dans la rue avec sa tête de Dupont endimanché, qu´on le salue avec respect. Il éprouve une jouissance immense quand on marmonne dans son dos "tiens, c´est lui", quand des vedettes assez nulles l´implorent pour avoir l´honneur, la chance de passer chez lui. Je suis un must. Ils quémandent, ils se prosternent, et moi Cesar, j´incline le pouce. Je compose une oeuvre essentielle, je réhabilite Dupont.
Le succès est chose fragile. Il faut frapper un grand coup, dénicher une exclusivité, un scoop géant, exploser. Une heure auparavant, il la tenait. Elle lui pète entre les doigts.
Il l´avait son oeuvre majeure, sa huitième merveille du monde, sa transmutation des métaux, sa multiplication des pains, sa victoire de Samothrace, sa Vénus de Milo, son requiem de Mozart, sa Mona Lisa, son Odyssée, son eldorado, son espéranto, son Atlantide, sa tour de Babel, son Zarathoustra, sa poussée d´Archimède, sa théorie de la relativité, sa bataille d´Austerlitz, son premier pas sur la Lune, son nombre d´or, sa quadrature du cercle, son Einstein, son Rimbaud, son Van Gogh, son James Dean, son Carl Lewis, sa révolution de 1789, sa révolution d´Octobre, sa révolution culturelle, ses événements de mai, sa bombe sexuelle, sa bombe H, sa bombe à neutrons, sa bombe à étrons.
Le téléphone à nouveau... quelques anges défilent. Au bout du fil, il y a le ministre. Le ministre parle avec sa belle voix de ministre, et les mots s´enfilent comme des perles. L´animateur-vedette est un peu décomposé.
Elle a disparu.
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<u>Première partie</u></center>
2 –
Au bout du fil, La Boule avait sa voix des jours mauvais.
On vous attend... Place Beauveau, d´ici une demi-heure...Non, non, non, ne posez pas de questions... Tout à l´heure, Place Beauveau... Faites vite.
Il a raccroché.
J´étais mal réveillé. Sur le gaz, le lait a débordé.
J´ai pris le temps de finir mon croissant-beurre
3 –
Un huissier anonyme déchiffre ma carte. Il ne me regarde pas. Ses yeux chassieux se perdent au-dessus de mon épaule. Il ne regarde rien. C´est un paquet assez informe, flasque, enveloppé dans un costume gris poussière. Il a un visage jaunâtre, hépatique, suiffeux. Il pue la vieille sueur, le renfermé, le beurre rance, la naphtaline, l´oeuf pourri. C´est la vieille odeur de la misère, pire que celle de la mort. Il déchiffre ma carte, et il ne dit pas un mot. On a dû lui couper la langue, dès le berceau pour qu´il ne trahisse pas plus tard le service de ses maîtres...Une carrière toute tracée, assurée par des parents prévoyants. C´est un cerbère zélé, au demeurant. Dehors, devant la belle grille dorée, les flics étaient plutôt de bonne humeur, trop contents de tailler une bavette avec un collègue. Nous formons une grande famille...
Lui, il fait dans le genre tatillon. Il donne dans le silence, la méfiance et l´indifférence crasse. Il vérifie, il contrôle, il bloque, il intercepte. C´est le fonctionnaire modèle. Il protège l´antre, les hauts fonctionnaires, les grands secrets. On le paye pour être désagréable.
Ministère de l´Intérieur, Place Beauveau.
Il fait un froid de canard. L´hiver pourtant n´a guère de prise en ces lieux. Ils sont trop protégés, bardés de luxe. C´est la suite ininterrompue des ambassades, des hôtels particuliers, des galeries d´art, des boutiques célèbres. C´est le cachet inimitable du Faubourg Saint Honoré, et l´hiver peut toujours aller se faire voir. C´est là, qu´autrefois un certain comte Beauveau, un nom difficile à porter, avait installé ses pénates, à l´abri de la belle grille dorée.
A l´extérieur, tout respire le luxe et le bon goût.
Mais moi, je m´aventure à l´intérieur et c´est un peu différent. Kafka lui-même, au plus profond de son délabrement mental, n´y serait pas trop dépaysé.
Sous les pas de l´huissier qui n´a toujours pas desserré les dents,je m´engage dans une série de couloirs interminables, austères, déserts, tous semblables. J´avoue une certaine admiration pour les fonctionnaires qui travaillent ici et qui retrouvent leur chemin sans problème. Les couloirs sont jalonnés de portes en formica, autrefois blanches, fermées le plus souvent, parfois gardées par un huissier anonyme, jaunâtre et muet. Nous franchissons des portes et des portes, des couloirs sans fenêtres, tous identiques, des paliers, l´huissier marche de plus en plus vite. C´est là, dans ces niches obscures, dans des armoires métalliques ou sur des étagères murales, à l´intérieur de chemises cartonnées que dorment les grands secrets d´Etat, la défense, l´espionnage, les pots de vin, les potins d´alcôve. Ils sont bien protégés.
Il n´y a pas de microfilms, de robots, de fiches informatiques, de messages codés. C´est un mauvais folklore pour mauvais polar. Tout est là, noir sur blanc, couché sur du papier idiot, mais protégé par une énorme croûte de poussière, une barrière, une gangue de crasse. Et cette poussière suffirait à décourager l´espion le plus hardi.
A présent les couloirs rétrécissent. L´ombre gagne. La moquette mitée a laissé la place à un carrelage incertain et froid. Surtout la poussière est partout. Elle prend à la gorge. Elle pénètre dans le nez, dans les yeux. Je respire difficilement. L´huissier accélère encore. Je le distingue à peine dans un halo de poussières volantes. Il progresse d´un pas léger, il vole. C´est un vieux cancrelat, un amoureux des bas-fonds. Au loin, une petite lumière clignote. J´étouffe. C´est la tempête de sable, le simoun. Je crache, je suffoque, mon cerveau va exploser. Je m´accroche à la tache lumineuse à l´horizon. L´huissier s´est évanoui — pftt, volatilisé. Face à l´ampoule que j´atteins enfin, il y a une petite porte entrouverte. Je respire à nouveau. C´était un cauchemar sans doute, ce café que j´avais bu trop rapidement. Derrière la petite porte, c´est un nid d´amour. Le havre.
Auprès d´une cheminée où une grosse bûche se consume lentement, trois hommes sont installés confortablement.
4 –
Ils sont trois autour d´une table basse. Dans l´âtre, une grosse bûche se consume lentement. Il y a trois fauteuils de cuir noir, patinés par les années, mais seul le ministre est assis. Il a le port important, les mains nouées sur le ventre et le regard dont on ne peut déterminer s´il est pénétré ou vide. Il se racle la gorge.
En retrait je reconnais Boulard, La Boule, le flic de choc. Il m´observe sans rien dire. Il attend que ses maîtres prennent la parole. C´est le troisième homme qui s´en charge. C´est un conseiller probablement, une éminence obscure, il ne s´est pas présenté et il ne le fera pas — un sous-ministre, vêtu d´un costume deux-pièces et d´une cravate grise, propre sur lui mais sans ostentation, discret, efficace, un homme de couloirs, de suggestions, d´arrière-cuisine.
— Il s´agit d´une affaire importante
— Très importante, vraiment...
L´écho, genre Dupont et Dupond, vient de Boulard
— Importante, mais... comment dire... délicate. Bon, le problème est simple. Une femme a disparu, il faut la retrouver. Nous devons absolument la retrouver, le plus vite possible et le plus discrètement possible.
Il appuie sur les adverbes, quête une approbation du ministre qui émet un vague râle et ferme les yeux, et se tait. Le silence qui suit pèse quelques tonnes.
— Je suppose que vous ne m´avez pas convoqué pour un simple abandon de domicile
— Non, bien sûr... Cette femme, ce n´est pas n´importe qui... Elle vient de loin... Elle a passé le rideau de fer... Son pays d´origine, comment elle a débarqué en France, j´avoue que nous ne savons pas trop... De toute façon, ces détails ne vous concernent pas... Et ils ne vous seraient pas utiles pour votre enquête.
Nous avons appris son arrivée en début de semaine. Elle devait participer à une émission télévisée, une production Goldfish..."Trajectoires", la revue de ce guignol, Jean-Bertrand P., vous connaissez ?
Il ne me laisse pas le temps de répondre.
— ... Elle s´est volatilisée hier.
— Elle porte un nom ?
Il hésite, regarde le ministre qui ne bronche pas et garde les yeux clos. La réponse tarde.
— Evidemment elle porte un nom... Enfin... si on veut... On l´appelle la Structure...
— C´est un nom ?...
— Un nom, un pseudo, peu importe... C´est le seul que nous lui connaissions. N´est-ce pas commissaire Boulard ?
La Boule opine. Le silence qui suit est interminable. Quelques anges s´attardent. Dans son fauteuil de cuir noir, le ministre s´est assoupi. Il émet un ronflement très discret, bien élevé, comme un moteur de petite cylindrée. La Boule prend le risque de rompre le silence.
— Pour être franc, mon vieux, nous ne l´avons jamais vue. Jamais. Jamais. (la voix, désolée, est tombée sur le dernier "jamais".) On n´a même pas une photo d´elle. Alors on a commencé à établir un portrait-robot, mais pour l´heure il n´est pas utilisable. Les témoignages ne sont pas assez fiables.
— Si je comprends bien, vous me demandez de retrouver une femme sans visage, sans nom, un fantôme quoi... Elle doit sans doute jouer un rôle important, à propos duquel vous ne pouvez rien me dire...
Le sous-ministre m´interrompt
— En quelque sorte. Je vous l´ai dit, c´est une missions assez délicate. Cela dit (il feint un léger agacement), si vous ne nous coupiez pas la parole, vous verriez que vous disposez de quelques informations tangibles. Laissez donc le commissaire Boulard finir son exposé.
— Avant-hier, elle a dîné chez le professeur Barnay... On a été prévenu trop tard. Quand nos gars ont débarqué, elle avait déjà filé... Bref... Un dîner de têtes avec des sommités, des pontes... Barnay, Bronsky, Sol-Sol, rien que des tronches... Vous avez entendu parler bien sûr ?
— Pas tellement. (lui non plus j´imagine.)
— Peu importe. Elle les a quittés sur le coup de minuit, après on perd sa trace. Elle avait une Morgan. Vous voyez ces petites voitures anglaises, décapotables, roues à rayons, tout ça. Entre parenthèses, en hiver c´est complètement nul, de la frime quoi... Des témoins l´ont vue du côté de Stalingrad. Une voiture comme ça, ça se reconnaît, surtout à la vitesse où elle allait... Elle a pris la route du canal, vers la Vilette. Le quai de l´Oise, vous connaissez cette route ? C´est le tombeau des ivrognes, le samedi soir... Une ligne droite de deux bornes, à sens unique, et au bout, un virage à angle droit... On ne peut rien faire mon vieux... On a mis des panneaux, balpeau... Plus ils sont bourrés, plus ils bourrent... Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d´abrutis qu´on a repêchés là-dedans.
Il marque une pause. Le ministre émerge de sa torpeur.
— Il faut absolument la retrouver
Il referme les yeux. Boulard enchaîne.
— Ce n´est pas aussi simple... En réalité il y´avait deux voitures... Les mêmes, deux Morgans... C´est bizarre mais c´est comme ça... Les témoignages sont formels. Elles roulaient très très vite comme si elles faisaient la course.
Dans le fameux virage, la Structure est passée, mais le second conducteur n´a pas eu de chance. Il s´appelait Kord... Un psy, un disciple du professeur Barnay. Il avait bouffé avec eux. On ne sait pas trop ce qu´il cherchait. Ca n´a pas grande importance puisqu´il est complètement mort.
Elle, depuis, personne ne sait où elle est passée.
Boulard reprend son souffle. L´attaché de cabinet prend le relais. Le ministre, dérangé par un rêve idiot produit un son incongru. L´attaché de cabinet m´observe avec attention.
— Vous vouliez des repères stables, en voilà... Des noms célèbres, qui plus est... Vous pouvez prendre contact avec eux, bien sûr, vous n´avez pas le choix... Mais attention, ce sont des savants, pas des gangsters... Ils ont le bras long, ils n´aiment pas trop être dérangés. Alors doucement, doucement, du tact... Vous marchez sur des oeufs.
Quelque chose m´échappe, c´est évident.
— Je suppose qu´il y´a déjà une enquête en cours... ?
— Bien sûr, mais vous savez ce que c´est, ... la grosse machine officielle pour une affaire aussi embrouillée... Ca cafouille... On a pensé qu´un homme seul pourrait tirer son épingle du jeu... ON vous demande une enquête parallèle en quelque sorte.
Il hésite et se tourne à nouveau vers Boulard. Je souris à l´intérieur.
C´est bien lui le superflic, l´homme de tous les coups durs — Boulard dit La Boule. C´est la première fois que je le vois en costume cravate, avec des lunettes épaisses à monture plastifiée, genre instit. Il n´a pas vraiment la trogne de Joseph Kessel. En temps normal, c´est vrai, il donne plutôt dans le blouson de cuir défraîchi, le cheveu broussailleux et les verres de contact. Pour mettre en valeur son regard bleu acier, c´est lui qui le dit. Il a travaillé son look, La Boule, et sa voix. Il est passé maître dans les interviews musclées, formules lapidaires, accent rocailleux, froid mais viril. Les missions impossibles, les plans kamikazes, c´est lui. C´est l´homme.
A cette heure, l´image en prend un léger coup. Il essaie de faire des phrases comme ses maîtres, de parler comme dans les livres et il bafouille un peu. A l´étroit dans son complet étriqué, il ressemble plutôt à un employé de bureau, un rond-de-cuir, un virtuose du rapport et du clavier.
Mais c´est bien lui.
C´est une institution, La Boule, un monument, une armée à lui tout seul. C´est le cascadeur, le baroudeur, l´aventurier des temps modernes — le muscle au service de l´Etat.
Mais l´image n´est pas toujours facile à tenir. Il traîne une vieille histoire, une tache, un accroc dans sa carrière mythique. C´était un braquage dans une banque il y a une paire d´années. Il avait sorti le cinéma habituel — le mégaphone, tous derrière et lui devant, vous êtes foutus les gars, libérez les otages je prendrai leur place, faites pas les cons, on discutera après...
Mais les petits voyous n´avaient pas envie de discuter. Quand le commando de choc a chargé, comme à Reichshoffen, ils ont dégainé, un feu d´enfer. Boulard, lui, s´est mis à l´abri, à quatre pattes derrière une voiture, peut-être qu´il chiait dans son froc. Une photo a été prise, par un touriste innocent. C´était un réflexe humain au demeurant. Mais on pardonne peu aux surhommes et les réputations se défont si facilement. Les gens sont méchants... Le négatif s´est revendu très cher, paraît-il.
Et Boulard a quand même assuré l´interview
Il prend son tutoiement affectueux, genre amitié franche et virile.
— Tu sais, ce n´est pas une enquête officielle qu´on te demande. Même pas officieuse. C´est un truc parallèle, dans l´ombre. L´enquête officielle, elle est en cours, elle se poursuit. Toi, on te demande de te faufiler, de jouer les furets. On a besoin d´un type costaud, tu mates le topo. (La brosse à reluire, c´est aussi dans la panoplie de La Boule). Mais attention...
Il me fixe intensément, prend son élan, me balance une petite tape sur l´épaule. Il a l´air vaguement stupide.
— Ecoute-moi bien... On te l´a dit, tu vas marcher sur des oeufs. C´est une bombe vivante, cette femme, du T.N.T, ça peut péter n´importe quand et y´a beaucoup de monde sur le coup. A partir de maintenant, ton boulot commence, et on ne te connaît plus. Tu comprends... ? On ne te connaît plus et on ne te couvrira en aucun cas... C´est clair ?
— J´ai l´habitude.
C´est une réponse faible ; c´est la seule qu´attend Boulard
— Si jamais il y a un pépin ou si tu as besoin d´un renseignement, tu communiqueras seulement avec Mercier. C´est ton seul contact. Par téléphone. Appelle toujours d´une cabine. Et pas chez lui surtout.
Il me glisse un papier chiffonné avec un numéro griffonné au crayon. Je souris. J´imagine la bonne tronche de Mercier, son ventre replet, sa couperose, ses vieux pantalons de velours côtelé. C´est Dupont. Personne ne saura jamais que c´est un espion d´élite. C´est la discrétion incarnée, Mercier. Cette affaire sent la poudre. Le ministre fait un effort surhumain pour entrouvrir les yeux.
— Il faut absolument la retrouver. C´est vital, pour le monde libre, pour la France.
Un silence. Je crois entendre les premiers accords de la Marseillaise.
— Bien sûr, le mieux serait de la ramener ici, parmi nous. Mais ce qui compte, l´essentiel c´est de la neutraliser. De la localiser une fois pour toute.
— Vivante ou morte.
C´est l´attaché de cabinet qui a le dernier mot.
Derrière la porte, l´huissier n´a toujours pas retrouvé sa langue.
Le soleil s´est levé rue du Faubourg Saint-Honoré.
5 –
Même domestiquée, même canalisée, la Seine n´aime pas raconter sa vie. Elle ne conserve guère, et pas bien longtemps, que le sillage des péniches sur l´eau grise.
Du désastre d´il y a deux nuits, il ne reste presque rien — une balise en béton salement éraflée, des traces de peinture blanche. Sur fond de passerelles métalliques, d´écluses, d´entrepôts, de grues géantes, l´eau du canal doucement s´écoule vers le bassin de la Villette.
Le ciel est bas. Il fait très froid.
J´observe le fameux virage, l´enfer des vieux soiffards le samedi soir... C´est là qu´un certain Kord a oublié de tourner. Il fallait aller sacrément vite pour se retrouver au bouillon. Certes le virage est à angle droit, mais entre la route et le canal la maréchaussée a disposé un alignement impressionnant d´arceaux métalliques et de bornes de sécurité, de chasse-routes en béton. La voiture aurait dû s´y encastrer.
Le conducteur devait aller sacrément vite. Au lieu de s´empaler sur les bornes, le conducteur s´en est servi comme tremplin pour décoller et s´abîmer dans le canal. Foutrement vite...
Et plus encore celui — celle qui était devant et qui, elle, est passée.
Cette femme m´étonne.
Je balance un petit caillou en contrebas, trois ronds fugaces, je scrute. Le diamètre des ronds diminue. La Seine ne dévoile pas ses secrets.
Le ciel, bas et lourd, pèse comme un casque à pointe. Il fait de plus en plus froid. Je ne sais pas trop ce que je suis venu chercher dans ces parages. Ce n´est pas encore la banlieue, ce n´est plus tout à fait Paris. C´est un no man´s land, un énorme chantier, un univers de ponts et de grues. En amont, le canal est bordé de marronniers, de vieux bistrots, de contre-allées où il fait bon flâner. C´est l´Hôtel du Nord, les mânes d´Eugène Dabit et de Carné, la vraie poésie populaire.
Atmosphère...?
Mais là, au bord du canal jalonné de passerelles métalliques, il n´y a même pas un pêcheur. Il fait trop froid. C´est la périphérie triste, industrieuse, bétonnée, qui ne sait plus trop où elle en est — grues et gravats. On a fait tomber des entrepôts, on a abattu les abattoirs, et on projette des espaces verts, des immeubles de grand standing dans cette zone réservée à la misère — de là cette impression d´éternel chantier et de confusion.
Une grue orange, gigantesque vient de chatouiller le ciel noir.
Mais qu´est-ce que je suis venu faire par ici ?
Par un jeu complexe de ponts, j´ai traversé le canal pour me retrouver en face d´une nouvelle écluse. Sur une espèce d´îlot artificiel relié à la berge par une digue étroite il y a la cabane de l´éclusier. Un panneau en interdit l´accès. Sans raison particulière je m´y engage et je m´immobilise au milieu de la digue.
Je m´accroupis. Je ferme les yeux.
J´attends.
— Drôle de temps... hein ?...
C´est l´éclusier, une bonne tête rubiconde et un béret. Ma présence ne le gêne pas. Il n´a pas l´intention de me virer, simplement de dire trois quatre mots histoire de tuer le temps.
— Vous avez perdu quelque chose...?
Si je lui dis que je cherche une femme, ou une chimère, il va me prendre pour un tordu. La réponse sort toute seule.
— Mes lunettes...
— Ah bon...
Ca n´a pas l´air de l´étonner. Il n´ajoute pas un mot et retourne à sa cahute.
J´entrouvre les yeux. L´eau est définitivement opaque.
Un peu plus loin, en s´éloignant du canal, on tombe sur un vaste terrain pentu, une sorte de promontoire avec un toboggan bizarre. Il évoque un serpent monstrueux, un dragon comme dans les légendes. Des anneaux de sa queue, fichés dans le sol comme les arceaux d´une barrique constituent un véritable parcours du combattant et c´est la langue qui fait office de toboggan vertigineux. C´est une aire de jeu, avec un coin de sable, pour les enfants de pauvre. Mais il n´y a personne, pas un chat, il fait trop froid.
De cette plate-forme on domine le vaste chantier alentour, les murs sinistres des anciens abattoirs, les bulldozers et les grues.
Tout près, barrant l´horizon, la géode occupe un coin de ciel gris et brille de toutes ses facettes. C´est une boule énorme, un astre de métal tapissé de cristaux où le ciel et le chantier environnant dessinent des formes étranges. Une grue immense, distendue, déformée essaie d´attraper un malheureux nuage égaré et coincé entre deux cristaux d´acier.
Je suis assez imperméable à l´architecture moderne. Mais à cette heure, par ce froid terrible, face au désastre du chantier, je trouve cela très beau.
Je n´arrive pas à coller un visage à cette femme.
Elle n´a pas d´identité, elle vient de nulle part et elle est retournée à la nuit dont elle n´aurait jamais dû sortir. Autour d´elle quatre hommes s´agitaient. Le dernier, le moins connu, a explosé tout près d´ici. Les trois autres sont des sommités, des chercheurs, des maîtres, détestés ou adulés, mais reconnus. Le destin de cette femme ne changera rien à leur avenir car ils flirtent déjà avec les dictionnaires et le who´s who.
Je ne sais pas par où commencer.
6 –
La Muette, pierre de taille et de verdure
C´est un monde cossu, replet, douillet, quasi-provincial. La prospérité ne s´étale pas, ce serait trop vulgaire. Elle se digère. Il s´agit de ne pas confondre entre le fric des arrivistes et l´aisance de la bonne vieille bourgeoisie qui sommeille ici depuis des lustres. Les petits bourgeois n´ont jamais compris que les grands bourgeois étaient sobres et discrets. La classe... Bref, silence et chaleur calfeutrée à La Muette
— On s´y ennuie, mais avec distinction.
L´homme a choisi d´habiter une rue élégante, charmante, mais en retrait. Il ne recherche pas le luxe à tout prix, les grands axes, l´avenue Victor Hugo ou l´avenue Georges Mandel. Il s´est replié du côté de Passy, sur la colline. Il y est plus tranquille, sans doute. Pas très loin, touristes et admirateurs peuvent respirer les souvenirs de Balzac dans sa maison musée et son cabinet de travail ouverts à un public improbable. Quelques critiques flatteurs n´ont pas hésité à le qualifier de Balzac du siècle. Il a souri puis il a revendiqué sa modernité et il a parlé d´autre chose. Au reste, au milieu de tous ces immeubles d´époque en pierre de taille dont les coupoles pareilles à de gros suppositoires, vaguement ridicules, font penser à des pièces montées, au milieu de ces façades que les architectes n´ont pas hésité à signer, il a choisi le seul immeuble récent, béton et verre fumé. Il colle à son époque. Toutefois, pour tempérer l´aspect sévère du béton, il s´est installé au dernier étage. La fenêtre de son bureau donne sur un saule magnifique qui efface le décor alentour.
On m´a prévenu : le professeur Barnay adore les paradoxes. C´est un beau vieillard à l´esprit alerte.
Il habite là. Malgré un immense bateau et de nombreux panneaux d´interdiction, une Lada rouge tout-terrain, abandonnée par son conducteur, stationne devant l´immeuble. Je la remarque à son immatriculation diplomatique.
Il n´y a pas de concierge portugaise, rien qu´un hall immense, propre et froid, des baies vitrées et un interphone. A ma grande surprise, c´est une femme qui répond, avec une vois très douce de vieille dame très bien élevée.
— Je suis inspecteur de police... J´ai rendez-vous avec le professeur Barnay ; j´ai téléphoné hier soir.
J´ai pris ma voix la plus neutre, la plus paisible. Je n´ai aucune raison de faire peur à ces gens-là et j´aime assez sa façon de parler. Un silence très bref, infime précède le grésillement électrique familier.
— C´est au dernier étage... Le professeur vous attend.
Elle ne m´a pas fait attendre, elle n´a pas tiqué, elle n´a pas demandé la moindre explication. Mais, l´espace d´un instant très bref, elle a laissé échapper un murmure entre ses dents, à peine un souffle. J´en ai la certitude. Ce n´était pas une insulte, pas même une réaction d´énervement — quelque chose comme une plainte, angoissée et vague. J´en suis sûr.
Je prends l´escalier, histoire de me dégourdir les jambes.
A présent elle est là sur le palier, telle que sa voix laissait imaginer — chignon impeccable, tailleur gris et petit tablier à fleurs. C´est la gouvernante du maître.
— Monsieur Lucien veut bien vous recevoir. Mais il a énormément de travail. Ne le fatiguez pas trop.
La voix reste en suspens. Monsieur Lucien... J´oubliais que ces gens-là ont aussi un prénom, qu´ils ne se confondent pas tout à fait à leurs titres, avec leur image, avec leur importance. Cela me le rend sympathique. Elle m´observe, en attente. Les cheveux sont entièrement blancs, mais le front est à peine ridé et les yeux clairs pétillent d´intelligence et de jeunesse. Dans le grand salon de réception, tout respire la propreté et la sérénité. J´ai le temps d´apprécier le mobilier rustique, les tapis épais et surtout les plantes vertes qui s´épanouissent en une jungle civilisée. J´hasarde un compliment sur son merveilleux décor. Elle est en confiance.
— J´ai eu un mal de chien à le convaincre. M. Lucien déteste toutes ces vieilleries. Il a raison, bien sûr, il faut vivre avec son temps... Mais tout de même, un salon anglais ou une horloge comtoise... regardez comme elle est belle... c´est quand même mieux que des meubles en ferraille et en plastique.
J´approuve discrètement. Monsieur Lucien... Elle doit bichonner son vieux savant empaillé, le couver comme un gros bébé. Elle doit préparer merveilleusement le thé à la bergamote et la blanquette de veau à l´ancienne. Elle m´observe. Elle hésite, elle veut parler. Je souris.
— Vous... Vous venez pour cette femme...?
J´acquiesce.
— Cette histoire a complètement bouleversé Monsieur Lucien... Depuis qu´elle est partie il ne mange plus rien. Il est pâle, il ne dort plus, il s´enferme des heures et des heures dans son bureau. Ca ne va pas, vous comprenez. Je vous en prie, ne le brusquez pas.
— Est-ce que j´ai l´air d´un monstre ?
Je souris, elle sourit.
— On m´a chargé de la retrouver. Je n´ai aucune indication... Rien... Pas de photo, pas d´adresse, pas de nom... Vous l´avez vue, vous ?
Elle réfléchit, elle fait un effort.
— Une grande femme... avec des cheveux noirs, longs, des yeux très bleus... Elle était belle... Une beauté sombre... Une ombre...
C´est vague.
Je souris encore, j´essaie de l´encourager. Elle réfléchit, prend sur elle. Les rares rides apparaissent en mieux.
— C´est bizarre... Je l´ai vue plusieurs fois... Elle reviendrait, je la reconnaîtrais bien sûr... Mais pas à son physique, c´est ça qui est bizarre... Elle dégageait quelque chose d´inhabituel, de bizarre... Mais sur une photo, je crois que je ne la reconnaîtrais pas...
La conversation se bloque. Elle ne peut pas en dire plus. Du doigt, elle m´indique une porte. L´ancêtre travaille dans une pièce contiguë. "Il vous attend".
Bon début...
7 –
Monsieur Lucien est là. L´illustre professeur Barnay, le maître est en face de moi, en chair et en os. En os plutôt — il est long et et dégingandé, sec, avec le cheveu clairsemé et broussailleux. Il est en plein travail, si l´on veut.
Son bureau est deux fois grand comme la salle de réception dont les dimensions imposaient déjà le respect. Mais surtout il est vide. Non seulement le maître n´aime pas les vieilleries, mais plus simplement il n´aime pas les meubles. Il n´y a pas de chaise, pas de table, rien qu´une baignoire et un bidet dans un coin, un sol carrelé et froid, des murs blancs avec une seule fenêtre. L´ancêtre est assis sur un tabouret bas derrière un gigantesque métier à tricoter qui occupe le centre de la pièce. Il vient d´interrompre son travail d´aiguilles — ce doit être un pull-over avec une manche trois fois plus longue que l´autre, une raglan l´autre moins, une anarchie de couleurs, un magma informe, un dégueulis de laine. Il a légèrement décalé le tabouret et il reste à m´observer avec des yeux d´une grande douceur. Il porte un peignoir laineux, mité et ruiniforme et des charentaises. Voilà le maître en pleine action. Il ne me laisse pas le temps de m´étonner du décor.
— D´après vous, qu´est-ce que c´est ?
C´est une voix magique, magnétique, elle force l´attention. Du doigt, il me montre l´ouvrage désastreux qui est accroché au métier à tricoter.
— Un pull-over...
J´ai l´air idiot, je pense. Il sourit, un sourire un peu triste, sans ironie à mon égard.
— Pour vous, c´est un pull-over. Pour moi c´est un réseau.
Il ne me laisse pas le temps de répondre — et répondre quoi ?...
— Un réseau de fils entremêlés, un entrecroisement de fils ; si vous préférez, une texture...
Je ne préfère pas, mais il continue, imperturbable comme si j´accrochais à son délire. Il a une conscience en face de lui et il en profite ; c´est toujours mieux que de dialoguer avec ses murs.
— C´est le tissage des fils qui assure la cohérence de l´ensemble (il grimace en considérant son chef-d´oeuvre), la solidité d´une étoffe n´est due qu´à la façon dont les fils sont assemblés, à la structure...
Le mot rebondit dans mon cerveau. C´est une perche inespérée.
Il me regarde, sans intérêt manifeste.
— C´est pour elle que vous êtes là ?
Je vais enfin pouvoir placer mon boniment, mais ce préambule m´inquiète et j´appréhende la suite. Le décor m´indispose. J´aimerais mieux discuter dans une pièce normale, aérée, devant une tasse de thé, ou sur une terrasse même en hiver, ou dans une cave, dans un trou à rats avec une lampe torche braquée sur la gueule... Dans un univers connu quoi... Mais je ne peux pas m´asseoir, je suis planté comme un imbécile dans ce hall de clinique, avec au centre la masse incongrue du métier à tricoter.
Il m´observe attentivement à présent. La voix reste superbe, mais j´ai l´impression que derrière les lunettes les yeux clairs commencent à s´embuer. Ce type me déconcerte.
— Vous avez raison... Ca doit aussi être un pull-over, (une grimace, un rictus), mais il est raté, complètement raté. Non, ne me dites rien... C´est nul.
Cela me dispense d´approuver.
— C´est nul. Avant son départ, je tenais la clé, tout s´organisait autour d´elle, je touchais au but. Elle est partie et je ne suis plus bon à rien... rien qu´à produire ce tas de merde...
Il a dit tout cela avec sa belle voix et le voilà qui se met à pleurer. Il doit être un peu hypocondriaque. Mais il pleure pour de bon et je dois absolument détourner son attention du tricot.
— Quand l´avez-vous vu pour la dernière fois ?
Il me regarde, j´ai l´impression qu´il revient à la réalité. Tout le monde peut se tromper.
— Cela fait une semaine, jour pour jour. Elle était là (sa main maigre balaie l´espace vide), près de moi, presque sur mes genoux. Non, il ne faut pas rêver... D´abord je n´étais pas seul, je n´étais jamais seul avec elle... Il y avait Bronsky et Sol-Sol.
Il a une moue de dégoût.
— Et Kord ?
Il lui faut un temps pour réaliser. C´est à elle qu´il pense — ou à son tricot,je ne sais plus.
— Kord aussi, c´est vrai... J´avais oublié. C´était un bon garçon, Kord. Je l´ai eu comme élève, il y a une éternité. Il était brillant, vraiment doué. On misait beaucoup sur lui. Mais ces derniers temps, c´était un peu bizarre. Il n´était plus vraiment là... Planté comme une souche... Un être inutile... Il devait être amoureux d´elle. Il était un peu niais, Kord, comme un gosse... Un garçon aussi prometteur, merde... Quel gâchis. Elle cherchait autre chose, évidemment et lui, il y laissait toute son énergie créatrice. C´était un poids mort. Il était bien gentil Kord. Je ne sais même pas ce qu´il est devenu... Un vrai gâchis... Elle cherchait autre chose et moi, je pouvais lui donner autre chose. Je voulais lui donner autre chose et elle est partie. (Il hurle.) Elle est partie.
Il tremble de tous ses membres.
Il doit avoir des tendances épileptiques.
— Est-ce que vous pouvez me parler de vos réunions de travail avec Bronsky, Sol-Sol et la Structure ?
— Non.
C´est catégorique. Cela n´admet aucune discussion.
— On ne peut pas parler de quelque chose de sublime. (Ses yeux s´embuent à nouveau, je n´en sortirai pas.) Elle parlait peu. Mais il suffisait qu´elle soit là pour que nous fassions des découvertes incroyables. Elle était la réponse à tout.
— Je comprends.
C´est une façon de parler...
— Je crois qu´elle le faisait exprès. Oui... Elle se dévoilait à peine pour nous obliger à donner le meilleur de nous-mêmes. Elle nous poussait dans nos derniers retranchements, ça à l´air idiot, dit comme ça... Au moment où tout allait se dénouer... Vous vous rendez compte, Goldfish avait organisé la conférence... Elle disparaît.
Le flux lacrymal, à nouveau.
— Est-ce que vous avez revu Bronsky et Sol-Sol depuis ?
Il part d´un rire nerveux,rires et larmes un instant se confondent.
Il balance un gros crachat.
— Vous plaisantez... Sol-Sol et Bronsky !
Le rire s´amplifie.
— Bronsky, le vieux stalinien pourri... Je le vois bien, Bronsky... Le communiste en rolls,le révolutionnaire de salon. Son cinéma devant les journalistes ? L´amour fou... Ce sont des simagrées, il n´y a pas plus sectaire que Bronsky. Il n´aime que les chats et vous ne savez pas tout, c´est un monstre Bronsky... Quant à l´autre, Sol-Sol le petit con, c´est du vent. Il a toujours peur de rater le dernier train de la mode et il le prend toujours trop tard. C´est ça Sol-Sol, la mode et le fric. Il se vendrait pour un plat de nouilles. Dites-moi vous, vous achèteriez une voiture d´occasion à Sol-Sol ?... Non, il fallait un miracle pour nous rapprocher.
Le miracle, c´était elle.
— Vous l´avez rencontrée comment ?
— C´est amusant, c´est Sol-Sol qui l´a amenée ici. Sol-Sol avec sa tête de jésuite joufflu. Elle avait débarqué chez lui, sans prévenir. Elle venait de loin, on a jamais su d´où... Elle était trop bien pour lui, alors il l´a amenée chez son vieux maître. Mais il ne décollait plus d´ici, il avait compris qu´il y avait une mine d´or sous ses jupes. Et j´ose dire qu´à son contact, il était devenu moins mauvais. Elle, c´était un miracle permanent... Elle était bien ici, vous m´entendez. Il n´y a qu´avec moi qu´elle était bien. Elle avait trouvé son port... Je ne comprends pas.
Il tremble de plus en plus ; un tremblement quasi parkinsonien, il sucre les fraises, l´ancêtre. Il n´y a que la voix qui ne dérape pas. C´est un flot de paroles, parfaitement maîtrisées.
— Depuis qu´elle est partie, je deviens fou ; je la vois partout — au coin de la rue, sous mon oreiller, dans ma tasse de thé, derrière vous maintenant. Partout, sauf là où elle devrait être...
Il fixe à nouveau son tricot lamentable. J´enchaîne aussitôt.
— Est-ce que vous pouvez me la décrire ?
Pour la première fois, les yeux clairs, si doux, s´illuminent. Il me regarde fixement et je ne me sens pas très à l´aise.
— Elle est la clef de toutes les entreprises abouties.
C´est dit le plus naturellement du monde.
— Pardon ?
Il rit, un rire nerveux comme un hoquet.
— Bien sûr, j´oubliais... Il vous faut une description objective, un portrait robot comme disent vos confrères. Vous pensez petit, vous êtes petit. Vous voulez savoir si elle avait deux bras, deux jambes et une bouche. (Le rire augmente.) C´était la femme, vous m´entendez, la femme éternelle. Qu´est-ce que vous voulez que je vous dise ? Elle était noire, mais pas le noir idiot de l´Afrique, un noir presque bleu à la façon indienne, elle avait les yeux bridés, les cheveux crépus, châtain clair. Vous voulez que je vous décrive son cul ?! Réfléchissez, petit homme. Imaginez que vous fassiez tous les croisements génétiques possibles entre toutes les races, les pures et les bâtardes, elle est le produit ultime, la réunion de tous les facteurs dominants.
Il bondit comme un ressort sans que j´aie le temps de réagir. Il se précipite vers la baignoire au fond de la pièce, il en sort un gigantesque couteau de boucher et il revient vers moi à grandes enjambées. Je ne bouge pas, je n´avais pas vraiment prévu et je suis venu sans arme. Précaution inutile, ce n´est pas à moi qu´il en veut, il a oublié que j´étais là. Il s´immobilise à nouveau derrière le métier à tricoter. Il est vraiment très grand, très maigre, très vieux. Il brandit son coutelas et l´abat sur l´oeuvre laineuse. J´ai l´impression qu´il vise le coeur. Il hurle, il bave, il frappe dix fois, vingt fois, il éructe, il lacère, il fait de la charpie, une infâme bouillie de laine. Epuisé, il s´écroule enfin sur le sol carrelé, et là j´ai droit à un spectacle étonnant.
Le grand professeur Barnay frappe le sol de ses poings étiques, il vomit de la bile, il hoquette, il émet des borborygmes, des grognements inintelligibles et il défèque, il fait sous lui. Il reste là à hoqueter, à gémir, à mariner dans son urine et dans sa merde.
Comme une furie, la vieille gouvernante bien élevée vient d´entrer au moment même où j´allais intervenir. Elle a oublié sa bonne éducation et elle hurle à son tour.
— Qu´est-ce que vous avez fait ? Fichez le camp, fichez le camp, imbécile ! Vous êtes fou !
Je n´ai rien fait, à ma connaissance. J´ai à peine prononcé trois paroles. Je ne suis pas fou. Je n´en dirai pas autant de l´ancêtre tout baveux, vautré à terre, qui frappe à nouveau le sol de ses petits poings cruels en couinant comme un porcelet. Quant à la vieille, à voir son masque verdâtre, décomposé, je finis par avoir un doute.
Elle veut que je parte, je n´en demandais pas tant. C´est sûrement ce que j´aurais fait de mieux depuis que je suis entré dans cette maison de dingue. Je file. Je m´évapore. Je ne respirai, moi. Je fuis le métier à tricoter, le bidet, les réseaux, le couteau de boucher, et les discours loufoques du professeur Barnay, de Monsieur Lucien, avec son front dégarni, ses yeux clairs, sa voix magnifique et ses tares incurables — hypocondriaque, épileptique sans doute, et plus sûrement sénile.
Je suis sur le palier et l´enquête n´a pas avancé d´un pas.
Mais je respire.
8 –
Le Lada rouge à immatriculation diplomatique a disparu. La rue est un peu triste. Bien sûr il y a la verdure, la pierre de taille, le calme, mais cela manque de magasins, de bistrots, d'un peu de folie et de vie.
En fait de folie, j'ai eu ma dose. J'essaie de comprendre. Elle doit être sacrément forte. Si elle est responsable de l'état actuel de Barnay, elle a sûrement des pouvoirs exceptionnels. Barnay, somme toute, c'est un petit Einstein, pas un demeuré... Les journalistes ne peuvent pas se tromper à ce point.
Cette femme m'impressionne. Mais j'ai beau me concentrer, je n'arrive pas à lui dessiner un visage.
Récapitulons une fois de plus. Autour de ce fantôme, de cette ombre, de ce leurre, on m'offre de dialoguer avec un noyé et trois monstres de la science et de la culture. Apparemment l'un d'entre eux, le plus célèbre, est assez atteint, presque fossilisé. Si les autres ne sont pas plus coopératifs, ma contribution aura bientôt fait long feu.
Un fantôme, un cadavre, un vieillard gâteux, un canal, un métier à tricoter, un rêve idiot — et à présent quelque chose de bien plus concret que tous ces délires, quelque chose de désagréable.
Un homme me suit.
Il était adossé à la grille de l'immeuble. Dès que je suis sorti, il m'a emboîté le pas.
Il me suit, cela ne fait aucun doute. Il reste à quelques mètres, il ne cherche même pas à se cacher, et sa présence un peu lourde court-circuite mes réflexions.
Je suis incapable de penser à deux choses à la fois, et vraiment je ne sens pas la gueule de ce type-là. Je n'aime pas sa façon de faire claquer ses bottines sur le bitume pour bien me faire sentir qu'il est dans mon dos, je n'aime pas sa main gauche enfoncée à l'intérieur de son blouson, je ne sens pas son allure générale, son look.
Mais c'est l'heure de la sortie des bureaux, il y a un peu trop de monde dans la rue et une intuition vague m'avertit qu'il vaut mieux éviter le scandale. Surtout, surtout, je suis fatigué — je veux rentrer chez moi, tirer les volets, me réfugier dans mes draps.
Arrivé à la voiture, je fais mine d'y entrer, je me ravise et je fais demi-tour, histoire de photographier le type. Mais il n'a pas envie de raconter sa vie. Je le croise, le toise, le frôle, le défie du regard mais il continue son chemin sans rien manifester qu'un quintal d'indifférence.
Il n'a rien fait pour se cacher. Son visage était du genre qu'on n'oublie pas. Les cheveux ondulés, très noirs comme ses yeux étroits et enfoncés dans les orbites contrastaient violemment avec la peau blanchâtre, cotonneuse et bombardée de taches de rousseur. Le visage parlait peu, si ce n'est un rictus probablement permanent et un pli à la commissure des lèvres. Il n'était pas très grand mais il était sûrement très méchant. On me paye pour renifler ces gens-là, parfois pour les fréquenter et je ne me trompe jamais. Sa main gauche, dissimulée à l'intérieur du blouson, devait caresser avec amour la crosse d'un gros calibre. Il avait la tête à avoir constamment la main sur un calibre. Comment dire ? Il avait la tête d'un tueur pâle sous la lune, peu loquace mais efficace — un seul point m'inquiétait : était-ce un truand ou un flic ou les deux ? On peut confondre, même moi, c'était un professionnel assurément.
J'ai repris la voiture et j'ai fait le tour du pâté de maisons, juste pour vérifier si mon admirateur s'attardait dans les parages. Il avait disparu, bien sûr.
Mais quelque chose me disait que je ne tarderais pas à le retrouver.
— Ou que lui finirait par me retrouver.
9 –
— Alors là, bravo ! Vraiment j'ai qu'une chose à dire... Bravo, bravo et merde ! On te demande d'agir en douceur, de faire patte de velours et tu nous refiles un scandale dès le premier jour. Bravo !
C'est au téléphone, je ne vois donc pas la tête de Mercier. Mais rien qu'avec sa voix il réussit à être ridicule, pas crédible. C'est quelqu'un, Mercier, un as du renseignement. On peut le présenter aux plus fins limiers, aux Sherlock Holmes du monde entier, personne ne soupçonnera jamais, personne ne voudra admettre que c'est un espion d'élite. C'est le père tranquille, Mercier, petit ventre, tête rose et ronde, début de tonsure, grandes vacances en camping-car avec femme, enfants et canari, camping des Flots Bleus du côté des Sables d'Olonne. C'est un génie et il est de tous les coups durs — mais dans l'ombre. Son génie reconnu tient dans sa discrétion. Pendant que les copains partent au casse-pipe, il annote, il compulse, il compile, il organise, il classe, il table d'écoute. C'est Boulard en négatif, si on veut, rien pour la photo, le muscle un peu mou mais tout en matière grise. Dans le genre, on ne peut pas faire mieux mais c'est aussi son point faible. On ne le prend jamais au sérieux. Une colère de Mercier, c'est de la comédie, du bon boulevard. C'est le gendarme de Guignol. Il amuse les petits enfants.
Il continue de tempêter au téléphone. Quel scandale au fait ? Le professeur Barnay nous a fait le nervous breakdown, il a failli avaler sa langue et il a fallu l'hospitaliser aussitôt. Il récupère, mais il nous a flanqué une belle peur. C'est encore pire pour sa vieille gouvernante — syncope, attaque foudroyante, les médecins réservent leur pronostic. C'est la raison du courroux de Mercier. "Alors là, bravo !"
— C'est pas des gangsters ces gens-là, merde... C'est des pontes... Ils ont le bras long... Tu nous as fichus dans un beau merdier...
Mercier devient oiseux, il se répète.
— Arrête un peu, Mercier... j'ai pas eu le temps de placer quatre mots, et j'ai été poli comme tu l'as jamais été dans ta vie... J'ai lâché quatre banalités et le vieux, il se roulait par terre, il bavait... Il débloque complètement l'ancêtre... Il est fêlé...
Le silence qui suit en dit long. Mercier, au bout du fil soupire. Lui aussi il a eu droit au professeur Barnay et à son tricot inachevé.
— T'as pas tort, O.K., mais quand même, il faut être un peu psychologue... Ils sont susceptibles, ces vieux. Il faut être gentil avec eux, pleurer quand ils pleurent... Fais un effort, merde...
D'accord, d'accord — mais je ne l'ai pas appelé pour parler du professeur Barnay et de ses glandes lacrymales. J'ai épuisé la question.
— Une Lada rouge tout-terrain, immatriculation en C.D., ça te dit quelque chose ?
Il hésite ?
— Attends une seconde.
Choc du combiné sur la table de chevet — Mercier m'a laissé tomber, il est parti s'en jeter un petit. Les minutes s'égrènent, j'attends. Mercier est un employé consciencieux. Il n'engage jamais sa responsabilité sans l'aval de ses supérieurs hiérarchiques. Il ne poserait même pas sa signature sur un livre d'or lors d'un vernissage. Alors j'attends. Il a horreur de se compromettre, Mercier. Mais c'est un as du renseignement. Il n'est même pas essoufflé au bout du fil.
— On t'a bien prévenu. Tu dois retrouver une femme portée disparue. Point final. Le reste ne nous concerne pas. Mais mets-toi bien ça dans le crâne, si tu as des problèmes, on ne te couvrira pas.
— Merci.
Merci beaucoup et à la prochaine. On se téléphone et on se fait une petite bouffe. Je ne lui ai pas touché un mot du type aux cheveux noirs et aux taches de rousseur. Je n'ai aucune raison de lui faire perdre son précieux temps à Mercier.
On me paye pour retrouver une femme portée disparue. Point final.
10 –
J'envoie une oeillade discrète à Victor Noir. À cet instant, un rayon de soleil égaré vient caresser le visage de bronze, et le gisant esquisse un vague sourire. Reconnaissant, je dépose une rose rouge sur son lit de pierre.
Même en hiver, le Père-Lachaise est un endroit merveilleux.
À cette heure, j'essaye de mettre en pratique les conseils de l'impayable Mercier. De la psychologie quoi... L'épisode Barnay m'est resté dans la gorge. Afin d'éviter un nouveau fiasco, j'ai pris soin de m'informer sur les autres témoins avant de les rencontrer. Je n'ai pas affaire à des gens simples. Ils adorent parler à la presse, lâcher des mots brillants, gratuits et peu compromettants mais ils protègent jalousement leur vie privée. Alors je m'informe. Je m'inquiète de leurs habitudes, de leurs goûts, j'essaie de les situer, de les connaître de l'intérieur. C'est peut-être ce que Mercier entend par psychologie. Bronsky, par exemple... Il est marxiste orthodoxe, psychosociologue éminent, et vaguement poète à ses moments perdus. C'est un gros morceau. J'ai bien tenté d'attaquer ses derniers ouvrages et je laisse à d'autres le soin de déterminer s'ils sont géniaux ou illisibles. À mon sens, c'est plus confus que profond.
Un peu découragé, j'ai fini par apprendre que chaque dimanche, à l'heure où d'autres vont à la messe, Maxime Bronsky fait un petit pélerinage au Père-Lachaise. Le théoricien glacial et respecté déambule dans la chlorophylle ; il dialogue avec les morts, les oiseaux et les arbres. Il suit toujours le même itinéraire, avec les mêmes étapes imposées — son chemin de croix. Des journalistes, dissimulés dans les frondaisons essaient d'interpréter ses moindres gestes, de déchiffrer ses mimiques. Bronsky est quelqu'un qui compte.
Nous ne sommes pas dimanche. Il fait si froid que les Parisiens se cachent dans leurs appartements ou dans leurs bureaux.
Alors je joue à Bronsky. J'essaie de me glisser dans la peau du maître, de le comprendre, de le saisir au plus profond. Le froid ne me facilite pas vraiment la tâche tandis que je m'offre une petite promenade apéritive dans les allées désertes du Père-Lachaise.
Face au mausolée des amants tragiques, Héloïse et Abélard réunis enfin pour l'éternité, Bronsky se dépouille du masque froid du doctrinaire, il redevient homme. Il rêve à sa femme, disparue il y a peu, pour qui il a écrit des pages sublimes. Il ferme les yeux, il la retrouve, il la rejoint, ses yeux s'embuent. Bronsky, immobile, devient le chantre de l'amour, il rend hommage à l'amour éternel. C'est son jardin secret, la poésie et l'émotion prennent le pas sur l'exigence de cohérence et de rigueur. Pas si secret, d'ailleurs — Bronsky en rajoute un peu, il se repaît du mot "poésie" et il agite sa mèche folle. C'est lui le dernier alibi culturel des communistes, leur petit frisson, leur encanaillement pour quelques minutes, leur grain de folie — mais pour le reste, il est dans la ligne.
Immobile face aux deux gisants de pierre, Bronsky salue l'amour. D'aucuns prétendent que Bronsky le Magnifique, aujourd'hui goûte surtout les petits garçons. Le maître donnerait dans l'éphèbe. Mais ce ne sont que des rumeurs, et Bronsky superbe, intouchable se dresse au-dessus des rumeurs.
Le mausolée est franchement laid sous le ciel bas. La pierre grisâtre, presque noire et les colonnes comme des pylônes couverts de suie supporte un toit assez lourd. Une grille sinistre encadre le tombeau et c'est à peine si l'on distingue les deux gisants de pierre. En réalité l'hommage à l'amour éternel est plutôt raté. J'ai du mal à croire qu'au milieu de fémurs et d'osselets douteux les deux coeurs continuent de battre sous la pierre.
J'entrouvre les yeux. Je ne vais quand même pas coucher là.
Bronsky s'engage ensuite sur le chemin de ronde, l'avenue circulaire qui le conduit vers le nord. Sur sa droite lui arrivent, à peine étouffées, les vibrations de la ville.
Il s'arrête, descend un petit escalier, et s'immobilise devant le mur des Fédérés. Des heures héroïques, des instants d'espoir insensé, de haine aussi se bousculent dans sa tête — la Commune de Paris, la révolte de la misère, les loqueteux qui prennent les armes contre les nantis, la première flambée sociale, socialiste presque, et la vengeance des Versaillais, les fusillés, le sang sur le mur, là. Ce n'est qu'un mur au fait — bien entretenu, presque pimpant avec sa couronne de tuiles roses. C'est un petit mur de rien du tout que les murs lépreux des immeubles avoisinants écrasent de leur masse. Blanqui, Louis Blanc, Proudhon, Vallès, il songe aux grands ancêtres. Sur le mur il y a une plaque commémorative, très sobre. Bronsky écrase une larme, il s'incline, dépose un bouquet de roses rouges. Il en garde une à la main et franchit à nouveau le petit escalier.
En surplomb reposent tous les héros du parti communiste français. Ils sont tous là, les morts de la Brigade Fabien, les Cachin, les Thorez, les Jacques Duclos, le pâtissier à l'accent rocailleux. Bronsky les salue avec respect. Bronsky est un combattant communiste, mais s'il n'a pas sa carte. C'est un esprit libre à l'écart des partis. La science l'habite.
Il s'attarde devant les tombes des chefs historiques, c'étaient des ouvriers.
Lui, c'est un intellectuel, l'alibi culturel du parti. Certes il n'a pas sa carte mais son orthodoxie est irréprochable. En fait d'intellectuels, il y a aussi la tombe blanche d'Eluard, juste à côté de celle, plus récente et noire de Thorez. Bronsky supporte mal Eluard, poète mou, visage mou, chantre de l'amour mou. Le surréalisme était une idiotie, pense Bronsky, rien ne vaut la rigueur classique... Prenez donc le poème le plus célèbre d'Eluard, "Liberté" et remplacez "Liberté" par "Mauricette" ou "Jacqueline", c'est la même chose, vous verrez. Eluard est resté fidèle au P.C., c'est sa seule qualité. L'esprit de Bronsky s'évade, il flâne, il divague. Les silhouettes immenses, décharnées des déportés défilent devant ses yeux.
Ils sont tous là, avec leurs moignons, leurs mains démesurées, les morts de Buchenwald, d'Auschwitz, de Ravensbrück, de Mauthausen. Le visage de Bronsky se déforme, se révulse, il reflète toute la tragédie du monde.
Dans les buissons environnants, les journalistes arment leurs appareils.
Bronsky s'en va ensuite saluer Victor Noir, le premier mort de la Commune assassiné par un prince Bonaparte dégénéré. C'était un journaliste obscur, un sacré baiseur paraît-il, il ne demandait rien à personne, mais sa mort a attiré la foudre, l'apocalypse. La main du gisant, main vert-de-gris, main morte, repose à côté de son Haut-de-forme. Juste en dessous de la ceinture, un renflement de métal, patiné, luisant, nargue encore le bourgeois.
Avec une extrême lenteur de geste, Bronsky dépose sa dernière rose sur la tache brillante. Le gisant, satisfait, esquisse un vague sourire.
Bronsky alors disparaît sous les frondaisons, au coeur du cimetière.
Il gagne la partie haute, la chapelle, noyée dans un océan de verdure. Il escalade la terrasse d'où il domine Paris. Et là, nouveau Rastignac, il tend théâtralement le bras et défie la ville — "À nous deux maintenant."
Les photographes le figent pour l'éternité.
La fin de son parcours est beaucoup plus calme. Il sacrifie l'imprévisible. Bronsky s'assoit sur un banc, fait semblant de griffonner quelques notes sur un petit carnet, calcule ses poses, envoie aux journalistes des sourires de complicité. Les jours de forme, il lui arrive de lâcher une phrase d'anthologie. Il choisit de préférence les tombes les plus photogéniques, les plus riches — celle du général Foy, celle de Champollion, de Géricault. Il dit un petit bonjour aux grands morts, à La Fontaine et à Molière, à Balzac, à Kellermann. Il avoue un petit faible pour le coin des musiciens. Il respire. Il hume le bon air. Il prend le frais sous le chêne de Musset, sous le séquoia de Smith.
Il vit.
Lorsque les journalistes qui l'espionnent sont jeunes, qu'ils écrivent pour des revues branchées, il joue de sa mèche folle et sacrifie volontiers quelques instants à Jim Morrisson, rocker américain enterré dans les parages. Mais s'il a affaire à des croulants, il va plutôt vers Edith Piaf.
Bronsky, beau cinquantenaire, savant, poète et communiste sait aussi s'adapter.
Le soir tombe. J'en termine avec ce parcours erratique et je n'en sais pas davantage sur Bronsky.
Mais le Père-Lachaise, même en hiver est un endroit merveilleux.
11 –
Vous êtes bien chez Maître Bronsky.
Maître Bronsky est sorti quelques instants.
Ne raccrochez pas. Après le second bip, vous disposerez de quarante cinq secondes pour laisser votre message.
Bip.
Bip.
Silence.
Sur le répondeur, c'est une voix de femme qui inlassablement débite les mêmes platitudes, une voix étrange — très grave, presque virile, bizarrement sensuelle.
Bronsky, à l'évidence, déteste s'exprimer au téléphone. J'ai pris soin de vérifier qu'il n'a pas quitté Paris en ce moment. Il est là, cela ne fait aucun doute, mais son téléphone est branché en permanence sur le répondeur automatique. En deux jours, cela doit faire dix sept fois que j'essaie de le joindre. L'enquête piétine. Les promenades apéritives au Père-Lachaise, les dialogues avec les morts ne m'ont pas vraiment convaincu. Je n'ai pas réussi à me glisser dans la peau de Bronsky. Je n'intéresse pas la presse, moi. Quand j'étendais le bras devant moi sur la terrasse de la chapelle, je me sentais vaguement ridicule. Mercier a sans doute raison, je ne dois pas être doué pour la psychologie. En attendant il faut quand même agir.
Je dois voir Bronsky, le découvrir en chair et en os, entendre sa voix.
C'est une voix de femme qui répond -virile, grave, sensuelle.
"... Vous disposez de quarante cinq secondes pour laisser votre message..."
C'est plus qu'il n'en faut pour convenir d'un rendez-vous, d'une conversation amicale. Je décline mon identité, je n'ai aucune raison de mentir, je propose une heure décente — chez lui, rue Mathurin Moreau, à deux pas de la Place du Colonel Fabien et de l'immeuble de verre édifié par Oscar Niemeyer.
Et vogue la galère...