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Position dans Littérature : 36ème
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Mots : 2478
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Une semaine plus tard, son frère, Christian, lui annonça une nouvelle qui le remis de bonne humeur : Il en avait trouvé un du même modèle. Quel étonnement ils virent dans son regard vide ! Mais tout d'abord, il devait se rendre au magasin pour en faire l'essai, car bien qu'il fût du même modèle, Antoine voulait en savoir plus sur l'état de l'instrument à corde. Lorsqu'il marchait dans les rues familières, il se servait à peine de son bâton. Il connaissait parfaitement le quartier, mais comme il n'était jamais allé dans le secteur du commerce, il laissa son frère le guider en lui indiquant de temps à autre le nom des rues traversées. Avec ces longues années dans le noir, il s'était totalement adapté. Chaque son, chaque vibration de l'air lui permettaient de savoir quand une automobile était proche ou éloignée, s'il y avait quelqu'un marchant à ses côtés. C'était sa vie.
Arrivé chez le marchand en question, il s'empressa de questionner l'employé d'un certain âge. Cet homme d'une cinquantaine, cheveux poivre et sel, reflétait dans sa voix un calme évident et rassurant qui mit l'aveugle en confiance. Ce qu'il n'a pu deviner, c'est son regard percent et mystique. Un regard qui dit tout et rien en même temps. C'était le genre d'homme à ne pas fixer trop longtemps son regard de peur d'être statufié.
Antoine s'assit sur le banc du piano et se mit à jouer un air familier. Pourtant il ne l'avait jamais interprété auparavant ni même entendu. C'était un morceau inconnu à tous, mais qui donnait une étrange impression de déjà vu. Des images lui sautèrent au visage. Chose qu'il comprenait mal vu son handicap. La mélodie lui faisait voir des choses que personne ne pouvait voir. Christian remarqua instantanément que quelque chose d'étrange se produisait. Par contre le commerçant semblait ne rien se douter. Tout au long de la pièce, le temps semblait s'être arrêté. La musique de l'aveugle rendait l'air lourd et dense. Elle était triste, joyeuse et d'une beauté déconcertante. Antoine voulu s'arrêter de jouer, mais aussi étrange que cela puisse paraître, il en était incapable. Il semblait envoûté, il n'était plus maître de lui-même. Paniqué et à la fois émerveillé, il se mit à gémir. Puis tout s'arrêta net.
- Ce n'est rien, ce n'est rien, rassura le marchant. Ce n'est qu'une période d'adaptation. Le piano et le musicien ont besoin de temps pour s'accommoder. Comme vous avez pu le constater, ce piano est très spécial. Lorsque le pianiste joue, il le fait avec l'instrument.
- Ça ne se peut pas un piano vivant !
- Je n'ai jamais dit qu'il l'était, dit-il avec un sourire en coin. Alors, vous le prenez ?
- Bien sûr, dit l'aveugle. Il est spécial. Vraiment spécial comme vous dites. Puis-je jouer un dernier morceau ?
- Mais bien entendu, répondit l'homme.
Il se remit à jouer, mais avec moins d'entrain. Cette fois-ci, ce fût sa dernière composition qu'ils interprétèrent, mais avec une touche différente. Une harmonie se créait entre le pianiste et son instrument. Pris de peur, Christian lui cria d'arrêter, mais l'aveugle ne l'écouta pas ; il était trop absorbé par la beauté des notes qui dansaient dans sa tête. Christian posa sa main sur l'épaule de son frère et perçu les notes sortir du piano. Déconcerté, il prit Antoine et l'éloigna de l'instrument.
- Ne refaites plus jamais ça ! Vous m'avez bien compris, s'écria le commerçant. Le pianiste et le piano ne doivent jamais s'interrompre au court d'une prestation. Cela pourrait provoquer un traumatisme important à l'interprète et à l'instrument.
- Allez, il faut partir, pria Christian.
- Attends-le dehors, lui dit le vendeur.
Lorsque Antoine termina ses essais, il conclut un prix fort abordable compte tenu l'état et le modèle si rare, mais quel seront les inconvénients qui viendront avec ? Il n'y portait peu d'importance. Il rejoint son frère à la sortie.
- C'était bien, ce morceau, dit son frère. C'est nouveau ?
- Je ne l'avais jamais joué avant aujourd'hui ! C'est étrange, c'était comme si je l'avais toujours connu !
- À quand la livraison, demanda Christian?
- Aujourd'hui même. Dans deux heures.
Il ne se rendit pas compte que ce seront les pires heures de sa vie.
*****
De retour chez lui, Antoine s'assit dans son fauteuil et son frère sur le canapé. Ils se turent quelques temps. Puis Antoine brisa le silence.
- C'était si intense lorsque je jouais tout à l'heure... Ça me manque déjà !
- Calmes-toi un peu, tu l'auras bientôt ton piano-chéri !
- Serais-tu jaloux par hasard ? Parce que je ne te laisserais jamais me le prendre !
- Pourquoi je te le prendrais ? Je n'ai jamais joué de piano de ma vie !
La réponse frappa l'aveugle de plein fouet. Qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Était-il sur le bord de devenir fou ? Mais peu importait, il allait avoir l'instrument le plus merveilleux qu'il puisse exister. Puis une question se pose sur ses lèvres :
- Pourquoi tu m'as retiré en pleine prestation ?
- Je te fais remarquer qu'il n'y avait personne d'autre dans le magasin que toi, moi et le vendeur ! On peut pas vraiment dire que c'était une prestation ! Tu semblais si bizarre et lorsque je t'ai touché pour t'arrêter, j'ai vu des choses assez étranges ; j'ai paniqué... Désolé.
- Toi aussi tu as vu ?
- Tu trouves pas ça étrange qu'un aveugle voit des notes sortir de son instrument de musique ?
- Silence ! Lui coupa l'aveugle.
- Prends pas ça si mal, c'était pas pour t'offenser !
- J'ai entendu quelque chose...
Ils gardèrent le silence puis Antoine reconnu immédiatement le morceau qui jouait. C'était le même air qu'il avait joué au magasin !
- Tu entends, demanda l'aveugle.
- Soit c'est une blague, soit t'hallucines...
- Non, écoute, écoute, écoute...
Il répéta le dernier mot comme s'il s'agissait d'un écho. De toute évidence, se dit Christian, mon frère devient fou... et moi aussi. Silence. Cinq seconde, silence. Dix seconde, silence. Quinze seconde... Puis soudainement, il perçu la musique. Elle était clair et mélodieuse ; d'une beauté indescriptible. La même que le pianiste a joué plus tôt.
- Il me semblait que tu ne l'avais jamais entendu ?
- Je t'avais dit que je ne suis pas fou !
- Ça répond pas à ma question...
- Tais-toi, c'est si beau !
Le frère s'approcha de la fenêtre puis constata qu'un des livreurs jouait avec l'instrument de l'aveugle.
- Pis ? demanda l'aveugle. D'où ça vient ?
- C'est un des livreurs.
- Dit-lui d'arrêter ça tout de suite ! Ça me fait mal !
Déconcerté, Christian cria par la fenêtre à l'homme de cesser immédiatement ; Que ce n'était pas son piano et qu'il allait l'endommager.
Le livreur ne prêta pas attention et continua. Antoine sentait un profond malaise ; Entendre cette mélodie jouer par un inconnu, le faisait souffrir ; Il avait besoin du contact de l'instrument. Puis la musique s'arrêta. Le silence reprit, puis fut interrompu par le frère.
- Allez ! Dépêchez-vous de monter le piano ! dit-il par la fenêtre.
- J'espère qu'ils ne l'ont pas endommagé. J'espère qu'ils ne l'ont pas endommagé. J'espère qu'ils ne l'ont pas endommagé....
Il répéta cette phrase tout au long du transport de l'instrument. Le frère commençait à se poser des questions au sujet du piano. Et si le vendeur avait raison ? Et si cela était causé par l'interruption du morceau qu'ils interprétaient ? Il le saurait seulement lorsqu'il sera dans l'appartement de l'aveugle.
Aussi tôt le piano installé, Antoine reprit place auprès du magnifique instrument. Voyant à quel point son frère était concentré à ses mélodies, il lui souhaita bonne journée. Le pianiste ne l'écouta pas et fit comme si de rien n'était. Christian quitta l'appartement l'air inquiet, mais se réconforta en se disant que ce n'était probablement que temporaire ; l'aveugle reviendra à la normal sous peu. Après tout, la musique lui manquait ; Tout reviendra dans l'ordre bientôt... En tout cas, il l'espérait.
*****
Pendant toute la semaine, le pianiste se consacra entièrement à sa passion, négligeant son alimentation, ses amis et ne dormant que très peu. Malgré cela, jamais il se senti aussi heureux. Son petit bijou prenait toute la place. La musique a toujours beaucoup remplit sa vie, mais depuis l'arrivée du nouveau piano, c'était pire. Il en était obsédé. Même dans ses rêves, il jouait de l'instrument. Un matin, sa voisine, une femme très âgée, cogna à la porte de l'aveugle. Celui-ci dormait depuis plusieurs heures et répondit paresseusement, se demandant qui pouvait venir le voir à une heure pareille.
- Je sais que vous aimez bien la musique, mais vous ne pourriez pas jouer du piano à des heures plus convenables ? lui demanda la vielle. Il est 5 heures du matin !
L'aveugle s'excusa, lui promit que dorénavant il fera attention et lui claqua la porte au nez. Il était concerté. Il dormait, pourquoi venait-elle lui dire cela ? Il se dit qu'il devait être somnambule. Il se recoucha, fatigué par ses longues heures de travail. Il se réveilla quelques minutes après s'être endormi. Il était assis devant le piano. La vielle cognait encore à la porte.
- Désolé, je crois que je fait du somnambulisme... bredouilla-t-il.
- Somnambulisme ou pas, la prochaine fois, j'appelle les flics !
- Faites ce que vous voulez ! Moi, j'aimerais bien dormir !
- Moi aussi, figurez-vous !
Il lui claqua encore la porte au nez.
- Vieille folle ! Se dit-il. Et si c'était moi ? Après tout, je me suis réveillé devant mon piano. Non ce n'est pas possible ! Ce qu'il me faut c'est encore un peu de sommeil !
Il ne se rendormit pas. Il resta allongé et réfléchit à tout ça. Le piano, il fallait qu'il s'en débarrasse, mais il savait qu'il en était incapable. Antoine appela son frère malgré l'heure. Ce dernier répondit au bout de six sonneries.
- Oui, allô ?
- Désolé pour l'heure, mais j'ai besoin de parler ; je deviens complètement fou avec ce piano...
- Bon, tu t'en rends compte maintenant ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Ça fait trois nuits en ligne que tu m'appelles.
- Je crois que je suis somnambule. Tout à l'heure, je me suis réveillé devant mon piano et la voisine cognait à ma porte.
- Si tu veux, mon beau-père est psychiatre. Je suis sur que ça va lui faire plaisir de discuter de ça avec toi. Moi par contre, j'ai besoin de dormir ; je suis rentré chez moi il y a à peine deux heures pis je commence à travailler dans à peine quatre heures... d'ailleurs toi aussi, tu devrais dormir !
- Ben, justement, je ne peux pas !
- Écoutes, ça c'est pas mon problème ! Bonne nuit ! Dit-il en raccrochant.
Antoine était déboussolé ; comme une aiguille qui a perdu le nord. En temps normal, lorsqu'il se sentait mal, il passait ses émotions dans la musique, mais en ce moment il ne pouvait pas. Il avait tant attendu pour le piano ; il pouvait attendre quelques heures. Du moins c'est ce qu'il pensait. Soudain, le sommeil lui revint. Il dodelinait, mais ne voulait pas dormir car il avait peur. Peur de ne pas savoir ce qu'il ferait une fois le lit gagné. Mais c'était plus fort que lui. Puis, il eu une idée incongrue ; s'il s'assoyait devant l'instrument et s'endormait, peut-être ne jouerait-il pas ? Mais, non ! C'était beaucoup trop facile, se dit-il. Pourtant sans que son esprit y pense il était déjà sur le tabouret et commença à jouer. Les notes si merveilleuses ! Il voyait les notes ! Mais cela, il ne le remarquait plus. Même le lien intense qu'il avait avec le piano ne le faisait plus sourcilier. Tout ce qu'il ressentait c'était un manque continuel de contact avec le piano. Il en souffrait et le savait, mais c'était plus fort que lui ; il en était dépendant. Ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Il ne faisait plus qu'un avec l'instrument. Ils étaient désormais liés jusqu'à la mort du pianiste. Ensuite, il se trouvera bien une autre victime...