La larme du ciel

Type : Littérature | Ajout le : 04/09/2005
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Oeuvre :
Mots : 1988
Translucide … pourtant, je vois sans aucun problème la goutte d'eau qui s'écoule de ma fenêtre, craquelée à quelques endroits. C'est la pluie sempiternelle qui l'amena, ainsi que ses compères, pour s'accoster dans les rivages cristallins de ce qui est ma seule vue sur le monde extérieur, le seul regard que je puis porter vers la nature qui se détruit, vers l'incapacité fulminante des Humains – quelle race d'incapables! –, vers cet enfer qui met en lambeaux tout ce qu'il y a sur son passage …

Néanmoins, une seule chose ne se laisse pas détruire dans cet univers … c'est cette éphémère et fugace goutte de pluie qui chute fébrilement vers le sol inondé, sur ma fenêtre. Elle semble persistée à rester debout, le plus haut possible, face à ses adversaires qui combattent tous pour un même objectif : vivre et survivre! Je me lève, tout tranquillement, de ma chaise de bois qui craque au moindre mouvement et se lamente à en croire qu'elle aussi succomberait aux soubresauts de son maître … Je m'approche à petit pas, sans fausses démarches; la larme du ciel ne cesse de combattre ce mal qui l'afflige.

Elle semble vouloir me parler, prolonger sa vie pour m'apporter un quelconque message qui semble être de la plus haute importance … Je continue toujours mon avancée vers elle et arrive finalement au-devant de la vitre. L'être minable que je suis suit son calvaire abominable, s'enjambant par-dessus ses ennemis, se déchirant en deux en mi-parcours. Cette petite perle frisonne au vertige qu'elle ressent; le vent apporte ses grands inconvénients pendant l'atmosphère coloré d'automne.

Soudain, l'orage gronde et tonne sa colère inoubliable. Le chien des voisins, prisonnier à l'extérieur, jappe, hurle, aboie son mépris et son malaise, sans que quiconque n'aille lui porter secours. Quelques gamins du quartier avaient eu la machiavélique idée de lui briser en milles miettes sa très chère cabane puisqu'il avait mordu leur meilleur ami, rétablit depuis peu. Quelle idée idiote aussi de l'agacer avec un vulgaire morceau de bois … Il l'a mérité à vrai dire, cette canaille. Pauvre petit cabot par contre…

Malgré tout ces hurlements, ces tonnerres incessants et ce capharnaüm perpétuel, une seule entité me revient à l'esprit : la goutte d'eau. Cela semble bête, mais elle m'intéresse grandement. Elle est presque encore à la même place que tout à l'heure ce qui signifie que ce qui semblait être qu'une éternité n'a duré que quelques secondes à peine. Elle a beau s'acharner et travailler à son maintien, elle perd la course à tous points. Tout d'un coup, cette perle tomba d'un coup sec, mes yeux s'abaissant d'un trait direct. Plus aucun intérêt …

L'averse ininterrompue ne paraît être qu'à son début; encore une soirée à maugréer mon sort, à ruminer mes problèmes et à digérer l'amour perdue …

L'amour … Quelle sensation qui est à la fois la plus remarquable qui puisse exister comme elle peut être la plus ignoble aussi … La cruauté du diable avec la délicatesse charmante d'un ange en une essence exquise, aguichante, mais combien torturante et tourmentante … C'est un véritable mystère quand on y pense, je le consens, mais la vérité est parfois très énigmatique et divergente. De quoi devenir fou! Fou de cette vie aux allures délirantes, fou des moult interrogatives qui surgissent de toutes parts, fou d'amour ….

À vrai dire, je me sens comme une infâme créature à l'intérieur d'un gigantesque océan, parmi les plus grandes merveilles du monde. Je suis seul dans l'inconnu, cette inconnu où la société me délaisse à ma solitude; être seul dans un marais ou dans une foule, c'est une et même définition burlesque qui exprime l'état de ma situation. Peut-être que des fois, il n'y a tout simplement rien à comprendre.

Je décide de retourner au confort chaleureux de mon foyer avec ce siège grotesque que je maudis à chaque heure que je vis sous le ciel, dans ces bois, mais qui me procure un certain réconfort. Cette chaleur me délivre au moins du froid glacial qui m'emmitoufle comme une pantoufle au pied, mais aucun apport à mon cœur gercé par le vent du blizzard qui le menace. Je ne puis dire que je reste stoïque à tout cela. Cependant, je ne m'affaisse pas non plus par le fardeau qui me sert de boulet. Le craquement de ma chaise me laisse froid dans le dos à chaque fois que j'y suis; c'est un mal pour un bien.

Je ressens, en ce moment, le même état que cette infime gouttelette d'eau a pu tant haïr. Mon esprit s'efforce de se maintenir en vie, de s'accrocher à une parcelle d'un entier inintéressant et essoufflant, d'essayer de conquérir sa petite place dans un étang d'adversaires inévitablement imbattables. Par contre, mon cœur dégringole de sa petite montagne, se laisse aborder et se laisser battre à plate couture contre ses rivaux et n'arrive plus à se relever, ainsi, chute dans son désespoir profond. Il ne parvient plus vraiment à voir les étoiles qui couvrent son ciel nocturne, seulement sa lune mielleuse qui lui apportait son lot de bonheur quand elle n'est point dissimulée au-delà de ses méprisables nuages ...

Ce qui semblait n'être qu'une petite goutte de pluie se retourne à incarner un seau débordant de liquide cristallin. Quelle abomination! Quelle calvaire! Quelle mélancolie … mélancolie, quand tu nous tiens … À quel sujet encore devrai-je supporter mon martyr piqué au vif? Pendant encore combien de temps porterai-je le poids de ma conscience ténébreuse dans les sombres mépris qui m'entourent? La fin de la pluie amènera-t-elle une lueur d'espoir à mes yeux ou à ma propre perte? Tant de questions auxquelles je ne trouve guère de réponses, sinon que des bribes d'étincelles qui jaillissent en moi pour s'éteindre, aussitôt allumées, comme une vie qui débute pour trépasser instantanément.

J'imagine ma vie, très longuement, comme si j'étais cette perle des cieux scintillante de son obscurité. Je rêvasse à son vécu, son parcours, du nuage douillet jusqu'à mon carreau fendillé et sa chute aux enfers terrestres. Je constate, avec appréhension, que sa courte vie est similaire à celle que je (sur)vis et tente de me faire comme amie, Elle qui me rejète.

Je suis repoussé de toutes parts et de nulle part à la fois. Je tombe dans l'esprit disloqué des gens comme je tombe dans les oubliettes. Je me secoue la tête pour en faire sortir le venin de vipère qui s'y ait infiltré, mais les griffes de la panthère m'ont déjà lacéré et laminé. Je tente irrémédiablement d'être libéré des feux infernaux de l'abîme alors que je n'aurai jamais accès à mon nirvana. Le maelström, c'est toute ma vie; j'y suis né et y mourrai vraisemblablement.

Mon amour m'a quitté, me délaissant sur le bord des chemins de nos vies qui se sont décroisés. Je pleure comme le petit bonheur aux proies de la mort, mais aucun bon samaritain n'ira plus le mettre sous ses haillons pour qu'il ne pleurasse point. Je suis légué à n'être qu'un pauvre hère parmi une bande de sauvages quand la bête de mes rêves m'a tourné le dos.

Ah! mon cœur qui débat à la moindre pensée qui l'effleure. Son visage si doux, si charmant, qu'on l'aurait cru être un archange venu du ciel pour m'emmener en son paradis. Ses cheveux si soyeux, aux teintes de cuivre et à l'aspect du velours ressemblaient tant aux plus étincelantes des chutes d'un crépuscule au printemps avancé. Ses doigts effilés, pareils à ceux des fées, sont semblables à ceux des plus grands pianistes qui parcoururent les plus mélodieuses épopées de ce monde. Qu'il est savoureux et pénible que cet disgracieuse amour …

Je me sens sous le point de m'évanouir et de prendre conscience que cette réalité médiocre n'est plus qu'un simple rêve où je ne figure qu'en miséreux badaud. Le souffle se fait court, les palpitations s'amenuisent d'elles-mêmes. Je hume la chaleur qui s'émane de mon corps pour me transformer en un homme de glace pour l'éternité encore … dure éternité en perspective. Mon cerveau se vide de ses informations torturantes, laissant libre cours à une certaine forme de liberté … Une sensation qui n'aura duré que très peu de temps …

Aucun conte n'étayera mes traces; aucune chanson ne résonnera l'harmonie cahoteuse de mon histoire; aucun ouvrage ne portera mes innombrables pleurs que j'ai tant versées. On me raturera sans aucun supplice et je ne serai plus dans les mentalités de quiconque sur cette terre, que ce soit des personnes ayant été davantage à mes côtés ou celles qui n'auront jeté que l'ombre de leur regard sur moi, un jour, malheureux.

La larme du ciel s'évapore pour se régénérer et on taira à jamais les malheurs de sa chute. Mes yeux se fermeront sur l'ardeur de son travail, sur ma pitié envers elle, sur la propagation d'un message qui n'aura été livré que par l'entremise de mon raisonnement : essayons de profiter des bons instants qui passent, sans quoi, vous mourrez avec la pénombre de vos perles larmoyantes … Ma larme du cœur – la larme de la Mort – me désintègrera et on m'oubliera, à mon tour, à tout jamais …
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