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Position dans Littérature : 18ème
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Mots : 1171
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Mon grand-père et moi étions arrêtés, main dans la main, sur la terrasse blanche du Bar des Rocs. Il contemplait la montagne découpée à même le bleu du ciel, appuyé à la rambarde de bois délavé.
Et moi, retourné, je regardais cet homme assis, un peu comme si on avait sorti son négatif de la photographie pour le poser là dans ce monde de lumière franche et de craie. Il était très ridé, bien plus que mon grand-père, sa peau noire et ses yeux mangeaient le miroir de neige du sommet et l’écho du vent.
Les passants du belvédère semblaient transparents tant son regard happait le panorama. Il était là, immobile, et ne cillait jamais : un aigle fatigué, expatrié, indifférent. Que voyait-il derrière les cimes et les nuages que nous ne puissions toucher des yeux ? Quelles histoires lointaines portait il en silence ?
Mon grand-père avait senti la fascination que cet homme exerçait sur moi. Il me prit l’autre main, s’accroupit pour se mettre à ma hauteur et chuchoter à mon oreille :
« - Ce monsieur très vieux, là, on l’appelle l’Homme Fixe. Il vient tous les jours s’adosser à ce gros rocher calcaire et ne détache pas son regard du Mont des Crêtes avant que le Soleil n’ait complètement disparu derrière. Certains disent qu’il est un peu fou, d’autres imaginent qu’il est venu de très loin pour voir la neige et qu’il en est tombé amoureux.
- Moi, je crois qu’il attend quelque chose, dis-je sans le quitter des yeux. Papi, qu’est ce qu’il peut bien attendre ?
- Je n’en sais pas pus que toi. Pourquoi ne lui demandes-tu pas toi-même ?
- Je ne sais pas. Je crois qu’il me fait un peu peur. On dirait … qu’il n’est pas dans notre monde, qu’il voit des choses que nous ne voyons pas.
- Et bien moi je crois que tu n’as rien à craindre. Il y a bien longtemps que personne n’est venu lui parler, peut être aimerait il te raconter ce qu’il a vu… Si es d’accord, je te laisse en sa compagnie, je vais rejoindre les anciens pour notre partie de belote, à l’intérieur »
J’acquiesçai, et il entra dans le bar.
Je n’étais pas très rassuré. Je pensais :
« - S’il me regarde moi aussi, qu’est ce qu’il verra ? Et si l’Homme fixe était en fait un mendiant, trop pauvre pour continuer son chemin, trop pauvre pour entrer dans le bar et s’asseoir pour une belote avec les autres, trop pauvre pour commander un chocolat ? Peut être n’aime-t-il pas le chocolat … »
Mais dans ma poche, je devais avoir assez de pièces pour lui offrir autre chose … Alors je m’approchai, serrant dans ma main l’argent que m’avait donné mon grand-père.
De près, il paraissait encore plus vieux, plus fatigué, plus triste. Comme je ne savais pas quoi lui dire, je me contentai de lui tendre ma main ouverte, pleine de pièces, d’un geste mal assuré.
D’abord il ne me vit pas. Et puis, lentement, il leva la tête vers moi. Ses rides autour de sa bouche se tendirent et il esquissa un sourire. Il referma doucement ma main entre les siennes, calleuses, et m’invita à m’asseoir à côté de lui en tapotant le sol de son pieds, ce que je fis en rangeant mes pièces dans ma poche.
« -Je te remercie, petit » Sa voix était grave, enrouée, et son accent chantait comme s’il le retrouvait au fond de sa gorge depuis plusieurs années.
« - Mais garde tes pièces, je n’en ai pas besoin »
Je n’osais pas parler. Ses longues jambes s’étendaient à côté des miennes sur les dalles blanches dans un pantalon en velours passé.
« - Ce n’est pas ce que j’attendais, tu sais »
Et son visage redevint impassible. Le grand aigle venait de replier ses ailes élimées, un temps déployées, et se reposait à nouveau dans sa contemplation hiératique. Et moi, je me faisais l’effet d’un moineau qui aurait volé un peu trop loin. Mais je parvins tout de même à lui demander :
« - Et qu’est ce que vous attendez Monsieur ? »
Sans remuer autres choses que ses lèvres fines et foncées, il répondit :
« - J’attends, petit, j’attends que quelque chose apparaisse devant le Soleil, au dessus de la montagne, pour me montrer le sentier qui va sur l’autre versant. Y es tu déjà allé ?
- Non, je ne crois pas … Qu’est ce qu’il y a là bas … La mer ?
-Oui. Et après la mer, des terres sur lesquelles sont posées des montagnes encore plus hautes que celle-ci, des montagnes de sable et de roches rouges … Mais va, je te raconterai peut être cela une autre fois, ton grand-père doit t’attendre, et tu sais, attendre, ce n’est pas très drôle, quand on a des pieds alertes et vifs. »
L’envie de lui demander pourquoi il n’essayait pas de trouver le chemin tout seul me démangeait, mais je préférai écouter son conseil.
Sans me retournée, je courus à l’intérieur du bar, où je trouvai mon grand-père attablé.
« - Papi, tu aurais une carte ?
-Bien sur que j’en ai, et pas qu’une seule, encore ! Regarde moi ce jeu, Pierre, à moi la bouteille de petit blanc ! Fit il en clignant de l’œil tandis qu’il me montrait son jeu.
- mais non ! Une carte de géographie ! Avec les routes et les chemins pour aller de l’autre côté du Mont des Crêtes !
-Ah ? Oui je dois avoir cela à la maison. Mais que veux tu en faire ?
-C’est pour l’Homme Fixe, il a perdu son chemin et il attend de le retrouver !
- D’accord, nous verrons ça tout à l’heure »Dit il, un sourire aux lèvres, alors qu’il abattait une dame de pique sur la table ;
Le lendemain, je courus au belvédère.
Mais l’Homme Fixe n’y était plus.
Alors je m’assis à sa place et l’attendit jusqu’à ce que le Soleil se couche derrière le Mont des Crêtes.
Mais il ne vint pas.
Peut être que ce qu’il attendait était arrivé, peut être lui avait-elle montré le chemin, peut être avait il suivi le Soleil …