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Position dans Littérature : 21ème
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Oeuvre :
Mots : 1106
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- Monsieur Arbre, demanda Nicolas, pouvez-vous avoir l’obligeance de me remettre ce cœur que vous mâchouillez entre vos dents boisées?
L’arbre ne répondit pas à cette remarque de Nicolas. Il tressailli doucement les feuilles, probablement afin de se moquer du jeune homme. En effet, parce que cela ne fut pas encore précisé, mais Nicolas est jeune, il est un homme et il est aussi dû. Dû pour quoi? On ne le savait pas trop, mais on savait tout de même qu’il était dû pour quelque chose.
Nicolas avait besoin de ce cœur. Naturellement, ce n’était pas pour lui qu’il en avait besoin, mais il voulait l’offrir à une femme particulièrement séduisante du nom de Caroline. Il l’avait rencontré durant une lecture publique du grand écrivain, Mojo Ravi. C’était un poète de la première heure et très tendance. Il remplissait les stades à travers le monde grâce à ses textes anarchistes, explosés, vulgaires, mais tout de même présentable. Ces vers restaient gravés dans la tête des gens. Certaines personnes avaient protesté, trouvant dégoutant l’habitude d’avoir ces invertébrés qui vous trottent dans la tête, mais les médias n’avaient pas insisté sur l’affaire, les vers cérébraux étant très tendance à cette époque.
- Monsieur Arbre, demande Nicolas, je vous ai demandé gentiment de me redonner mon bien. Je devrai utiliser des moyens moins aimables si rien ne se produit.
Nicolas et Caroline aimaient particulièrement Mojo Ravi pour la qualité de ses textes. Les bons poètes étaient nombreux à courir les rues, mais celui-ci avait un petit quelque chose qu’on ne retrouvait pas ailleurs. Il avait une moustache d’enfer qui bougeait au rythme de sa prose ce qui lui donnait un air divertissant. On se souviendra tous du grand « hit » que fut le poème « Quand le ciel est rouge». Le texte allait comme suit :
Quand le ciel est rouge,
C’est peut-être le temps,
Que tu pêches ton poisson.
Quand le ciel est bleu
C’est sûrement parce que
Tu devrais rester à la maison.
La profondeur de ce texte n’avait pas encore été égalée par quiconque. D’ailleurs, Nicolas avait toujours mal à la tête quand il entendait ce texte puisque les vers lui creusaient assez profonds dans le cerf-veau. Des vers, un cerf et un veau, ça fait beaucoup d’animaux en tête, pas étonnant que cela lui donne une douleur aussi vive.
La douleur lui rappela Caroline, il aurait bien aimé qu’elle puisse être là. Cela faisait déjà trois journées entières qu’il ne l’avait pas vu. La dernière fois, c’était chez lui. Ils avaient regardé un film muet les yeux fermés, c’était très expérimental et tellement « artiste ». On a une âme créatrice ou on ne l’a pas, et eux, ils l’avaient. Il aimait bien Caroline pour cela en fait, son originalité. Par exemple, elle ne portait jamais les mêmes vêtements. Le soir, quand elle arrivait chez elle, elle jetait ses vêtements pour être sur de ne jamais les réutiliser. De cette façon, elle savait qu’on ne se moquerait pas de sa redondance vestimentaire. Le mot « redondance » étant un mot qui sonnait mal à la bouche, il était donc à éviter, autant dans l’action que la pensée.
Nicolas était impatient, il n’avait pas que ça à faire. Il ne voulait surtout pas lui aussi prendre racine comme cela fut le cas pour cet arbre. Les gens qui ne bougeaient pas pendant un certain laps de temps avaient tendance à prendre racine au sol. La légende disait également que les couples prenaient racine après une relation trop longue. Nicolas ne savait pas trop si l’histoire était véridique, mais il préférait quand même garder les choses simples en n’étirant pas trop ses relations amoureuses. Il n’avait jamais vraiment dépassé le mois. Il ne comprenait pas trop les gens qui restaient ensemble pendant des années, on doit finir par ne plus avoir rien à se dire, ce qui est, avouons-le, franchement gênant.
L’arbre restait impassible devant les complaintes de Nicolas, ce qui avait pour effet de l’irriter assez grandement. Nicolas en eut assez, il prit son gramophone de poche et fit jouer un air populaire de blues-jazz. Tous les jeunes du coin écoutaient cela. Personne n’aimait le blues, personne n’aimait le jazz, mais c’était tellement tendance qu’on le faisait quand même. De toute façon, ça faisait danser les vers dans nos têtes. Ça chatouillait un peu, mais c’était tout de même agréable.
L’arbre n’appréciait évidemment pas cela. Grand amateur de haut bois, il n’aimait pas le son des cuivres, cela lui rappelait le fer des haches. Il cracha le cœur par terre et recroquevilla ses branches sur son tronc afin de se protéger de la musique. Nicolas rangea son gramophone dans la poche de derrière de son jeans et reprit son coeur. Il le remit à sa place, à l’intérieur de la boite cadeau qu’il voulait offrir à Caroline. Il remercia l’être végétal en tapotant son haut-de-forme sur sa cuisse droite et quitta en direction du domicile de Caroline. Nicolas était heureux, du moins, ça ressemblait à ce qu’on décrivait du sentiment dans les livres de philosophie.