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Mots : 1817
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Cela faisait si longtemps qu’il se sentait suivi, espionné, traqué, qu’il aurait incapable de préciser la date à laquelle ses soupçons avaient commencé. Mais ne précipitons pas les choses… Précisons. Depuis combien de temps, d’une régularité quasi métronomique, se faisait-il lourder d’un boulot ? Pas depuis des mois ! Pas depuis un an ! Depuis des années plutôt. Et de penser encore… depuis combien de temps devrait-il subir le toujours et même sourire faussement contrit de son futur-ex patron? « Vous comprenez. Si cela ne tenait qu’à moi… mais vos propres camarades de travail, vos collègues les plus proches…. Mmmm ! Bref, je suis fort ennuyé par la chose mais je crains que nous ne puissions encore vous garder plus longtemps. Croyez bien que… bla bla bla ». La tête qui tourne. Se retourner dans un semblant de dignité. La porte qui claque. Il s’en va ou il s’enfuit ? Et puis ça recommence… ailleurs.
Et encore, hier. La caissière d’un supermarché près de son flat. Encore une qui le regardait bizarrement. Et d’une voie rauque, criarde par moment, « Vous n’auriez pas oublié quelque chose par hasard ? ». Et lui, penaud, sentant déjà le pourpre de ses joues commencer à s’épanouir comme une douce fleur qui n’attendait que cela. Un magnifique pourpre qui allait s’étendre vers un tout aussi magnifique rouge version cramoisi. Il ne l’entendait déjà plus cette mégère. Et pourtant jeune avec ça. Yeux de lynx sans doute ? Et si ce n’était que ça, mais il y avait aussi les bouffées de chaleur qui allaient, elles aussi, fleurir, le prendre d’assaut, comme de cruelles bêtes nichées à même son propre domicile. Comme elles y prenaient manifestement un plaisir voluptueux. Cela en était à vomir. Cela venait par à-coup. Puis cela s’étalait, se gonflait, prenant ses aises dans tout son corps au point qu’il n’y avait plus que cette fièvre sans but, sans nom qui l’habitait. Tous les bruits et les conversations qui devenaient un seul et même brouhaha dedans sa tête. Pauvre tête. Et encore. Et toujours. Des fines gouttelettes, des petites perles d’eau salée, si fines, rappelant bêtement la mer, qui commençaient à dégouliner du front. Cette fièvre qui occulte tout. S’y ajoutant une impression d’implosion intégrale. Pourriez-vous imaginer cela ? Il l'a subit à l'instant et tout aussi paradoxalement, il sent en lui une tout aussi semblable impression d'explosion imminente. Pourtant. Dieu sait qu'il y pensait à cette explosion dont il ne mesurait que trop l'intensité.
Là, à l'instant, au moment même où il cherchait bien vainement, il l'admettait, l'article incriminé, incriminable, il pouvait bien se l'imaginer avec une très grande clarté qu'il cèderait volontiers à cette pulsion fulgurante. Il pouvait bien visionner la chose : prendre son caddie qui se trouvait innocemment dans son chariot à achats. Il l'aurait pris d'un air soudainement serein, retrouvant un air apaisé, si furtif, un sentiment d'apaisement si fragile, mais si convoité, si désiré... Il aurait pris avec vigueur, fermeté même, l'anse du caddie et aurait massacré cette connasse de caissière. C'est vrai, non ! A-t-on déjà vu une grognasse avec un job aussi merdique faire des remarques comme ça ? Le client n'était-il par roi et elle, elle s'était intronisé impératrice, peut-être ? Mais au fait, ce serait possible en effet. C'était peut-être même nécessaire. Il était clair à ses yeux que cette vendeuse était possédée par ceux-là mêmes qu'il craignait tant! Cela se voyait. Ca se sentait presque. Quasiment envoûtée par une force supérieure, leur force bien sûr. Et qui pourrait dire qu'en la massacrant dans ce super marché minable, à coup de caddie de si mauvaise qualité, il ne ferait pas oeuvre utile. Oui! Qui pourrait lui dire avec grande assertion qu'il ne serait pas ainsi enfin débarrassé une fois pour toute de cette... chose qui l'espionnait sans cesse, empoisonnant sa vie, déjà bien merdique sans cela. Chose qui passait allègrement d'une personne à l'autre, voire même d'un élément à l'autre. Pensez à ce vent glacial. Pensez à tous ces vents glaciaux, à la grêle qui fouettait le visage. Son visage ! Franchement. En toute lucidité, vous n'allez pas me dire que vous aussi, vous n'y pensez pas? Là, juste un peu ? Ces hivers, ce froid, le soleil, les insolations, les maladies, toute cette merde parfaitement merdique et absolument pas méritée !
Comme l'autre, tiens ! Une boulangère qui prenait sa commande comme si l'achat d'un pain blanc, d'une baguette et d'une tartelette aux framboises était si inhabituelle. Etait-ce vraiment sa faute si ses achats s'élevaient à 5 euros et 77 cent et qu'il n'arrivait pas à trouver le dernier cent qui aurait bien gentiment clôturer ses comptes. Ce petit salopiaud se cachait bien au chaud au fond de son porte-monnaie, juste dans la rainure. Vous la connaissez aussi, je parie... on l'appelle « la rainure-injoignable-même avec des doigts de fée ». Il avait bien aligné ses 5 euro et 76 cent mais la boulangère revêche, en voulait plus. Elle y tenait à son dernier cent. C'était même à croire que ses achats s'élevaient à un cent, à un tout petit cent. Que c'était même le dernier tout petit cent qui était le plus important dans le paiement de ses achats. Et il était bien là ce petit gredin tout marron. A prendre plaisir à échapper à ses petits doigts boudinés. Serait-il possible qu'ils s'investissent jusque dans la monnaie ? Ce serait franchement d'une bassesse. Ah non ! Il en frémissait vraiment d'avance à cette pensée.
Enfin, après ce qui lui semblait une vaste et très moche éternité, il atteignit la maudite pièce et ce, pourquoi ? Pour avoir quel remerciement ?, Même pas un plastic pour y enfouir ses achats. Pas même un simple sac en papier. Pas sa faute s'il pleuvait comme des cordes. Il du prendre ses marchandises à pleine brassée, sous l'oeil agacé de la serveuse et des clients qui entre-temps s'étaient accumulés dans ce petit commerce. Comme l'autre fois, d'ailleurs. Il avait retrouvé l'article tant de fois quémandé. Une simple cannette de bière qui s'était amoureusement lovée dans les pages d'une publicité quelconque. Il en avait tapissé le chariot pour ne pas tout salir. C'est qu'il était d'un propre lui et d'une grande ponctualité. Il était encore d'une certaine probité quand même....
C'est tout comme ce bus qu'il attend là, depuis trois bonnes minutes. Il est assez énervé, c'est vrai, il se l'avoue finalement. Cependant, secrètement, il se sent envahit vagues après vagues par un soulagement qui ne veut pas dire son nom. Etant entre deux boulots, il allait prendre du repos, se mettre au vert comme aurait dit ses anciens collègues du turbin. Oh!, il n'allait pas rejoindre un petit bout de famille qui l'aurait accueilli avec bienveillance et bien des égards. Oh non!. Et il n'en demandait pas tant. Il aurait l'occasion d'occuper pour un long et doux mois, une petite maisonnette qui leur appartenait. Ils n'allaient jamais le trouver là, c'est sûr. Pas de vent glacial dans cette contrée sauvage. Que paix et verte verdure. Des parties de pêche quand il le souhaiterait. Oh!, comme il y aspirait ! Y avait plus qu'à attendre ce bus.
8 heures 20, pile poil et il serait là. Encore une petite attente de cinq minutes et il y serait bien au chaud. Une maisonnette qu'il imaginait toute coquette l'attendrait. Une bonne et belle solitude avec aucun voisin inquisiteur pour le faire chier. Mais ceci, si du moins ce bus allait arriver ! Mais il y avait déjà un petit groupe qui eux attendaient bien sagement. Certains assis d'autres debouts, attendant patiemment que l'engin s'amène. Lui, il ne pouvait pas. Déjà dix fois qu'il avait fait l'aller-retour, guérite, écriteau pour l'horaire puis retour à la guérite. Oui, c'était bien à 8 h 20 qu'il venait le bus tant convoité. Il avait même vérifié si sa montre fonctionnait parfaitement. Et c'était bien le cas. Il n'osait plus trop l'approche, la vieille dame à qu'il avait demandé l'heure. A chacun de ses aller-retours, elle le regardait à présent différemment, se recroquevillant de plus en plus sur son banc, les doigts blancs de tension qui agrippaient son sac. Lui par contre, allait voyager léger. Il en riait déjà. Bah, juste un mois, il se débrouillerait. Pas besoin de beaucoup quand on a enfin l'esprit libre. Et après ? On verra bien. Retour au job. Qui sait !, un nouveau retour pour lui. Il s'appliquerait, se ferait moins maladroit, parlerait plus aux autres, se le promettait encore et toujours. Il se le promettait d'autant mieux que ce brave bus était en ligne de mire. Un bel engin roulant flambant neuf. Pile à l'heure. A quel beau pays quand même ! Quand les bus circulent encore et qu'on a de bons chauffeurs pour les conduire, tout n'est pas tout à fait perdu. C'est avec le sourire un peu éperdu du gars qui va vers sa terre promise qu'il se dirige vers l'entrée. Il laisse bien sagement le reste de la troupe envahir le premier étage du bus. Il y fait plus frais, il les comprend. Ca l'arrange, lui. Après avoir donné son ticket de voyage au chauffeur, un grand gaillard au visage buriné mais au large sourire, il monta au second étage. Il y faisait plus chaud. C'était vrai et il s'était déjà imaginé la chose. Il irait au seconde loge pour avoir la paix. Bien calfeutré au fond du bus, il pourrait voir qui montrait en sa compagnie, on ne sait jamais. Mais il en doutait. Il y avait encore pléthore de places et tout le monde était déjà monté. Le bus allait redémarrer à présent. Il était quasi euphorique. Déjà ses paupières se refermaient. C'est qu'il était bien. C'est à peine, s'il perçut le léger ralentissement du bus puis les portes qui s'ouvrirent à nouveau pour un énième et dernier passager un peu tardif. Il était quasiment occupé à dormir comme un bien heureux. Ce brave chauffeur, il y pensait à nouveau. Il exultait la confiance, ce gars. Rire intérieur. Ronron du moteur. Il était ainsi dans cet état et comment aurait-il donc pu l'entendre ? Etait-ce vraiment étonnant qu'à aucun moment, il ne perçut les pas sourds de ce nouveau passager qui montait à présent au second étage. Comment aurait-il pu le percevoir d'ailleurs ? Et surtout... qu'est-ce que cela aurait-il changé? Je vous le demande ? Sincèrement_