Il fait un temps de roussette

Type : Littérature | Ajout le : 04/06/2008 | Modification le : 16/09/2008
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Ce fut comme il en est de tous les amphibiens, un vert coassement ouvert sur le lointain.

Dans l'écheveau de ma mémoire se déploient des élans triangulaires ; des voix pointues comme des grappes fraîchies de liqueurs, des battants de porte fermière ensachant tout un monde d'éther et d'amnésie, des rires ployant sous la légèreté d' apparitions successives nous montraient, absents de nous-mêmes, salis de servilité et cependant inutiles à notre prochain. Ivres d'oublis. Vacants.

Il entra.

Je ne le voyais que de dos, l'homme s'agita alors (bras, jambes, moustache, lunette à petite monture) et d'emblée, j'eus la certitude que le dernier poilu dut avoir quarante quatre ans. Un type immense, tout vert à qui il manquait le casque des conventions et qui, d'une voix entretenue depuis la fosse de ses inadéquations, beuglait une révolte muette.
Il portait toute sa jeune maison dans un vieux sac à dos. Parfois, elle quittait une épaule, parfois l'autre mais rarement ne touchait le sol. Ce soir, elle fait halte, chevillée au bas d'un haut tabouret comme au fond d'une tranchée ; l'homme alors, de ce soir ou d'un autre, se met à parler comme à sa dernière carte postale. Sa main errant sur l'étendue de son environnement, soupirait au fond de sa poche histoire de reprendre son souffle entre quelques pièces, des pièces d'alors.
Son verre tournait autour du pouce et de l'index, son regard autour de sa voix, sa voix autour d'un cosmos, un gosse autour d'une grande phrase et des volutes de tabac autour du reste.

Quelque part en Octobre, dans ses formules d'hiver, il commença.

Il vivait dans une caravane qui aboyait quand on passait. Il était sale, tousseur, tricheur. Il était tantôt ferrailleur, tantôt mendiant. Il croyait en Dieu et connaissait bien le cour du cuivre. Dès que sa situation le permettrait, il partirait rejoindre une beauté toute d'Afrique et ne pensait pas revenir.
Il connaissait bien ses illusions et avait pris l'habitude de faire avec celles des autres, mais pas là-bas.
Il nous raconta ce qu'il y fit puis se tue et soupira au fond de sa poche.


" [...]Tu avais la furieuse habitude de collectionner les dents de poissons."

Une lettre, cent fois éventée, recouvrait un trésor ; une virgule d'émail semblait apostropher l'univers dans son éclat de vélin, pupille fendue de nuits blanches.
D'une nuit noire froissée, les restes du vieux Barnabé gisaient là entre nos yeux grossis de culs de bouteilles et cette tête de mots lui confiait littéralement ses yeux de biche.


Il était chasseur.
Commentaires
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Libellule Rouge
08/06/08 à 16:13
Un texte très intéressant, entre la poésie et le récit, on a un portrait qui se glisse doucement, tant étrange qu'époustouflant... un quotidien inhabituel presque.

Je dirais que c'est un de tes textes que j'ai préféré, il y a quelque chose du personnage théâtral là-dedans. Bravo.