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Fallait déjà monter un étage, c'était en soi toute une démarche. Là, Loong et moi, on avait déjà élaboré toute une mise en scène. On faisait cependant de jouer quand les rares
« adopteurs » montaient puis on les jugeait. S'ils n'avaient pas l'air trop cons, on jouait ostensiblement sur nos lits (jumeaux évidemment), puis quand un de ces nigauds passait près de nous, comme par hasard, une pièce de notre tour tombait et lui, ou elle, le ramassait avec tout l'amour qu'il pouvait y mettre. Zétaient tout mignons mais nous, pas toujours assez car on était là depuis quelques années déjà. Donc, quand on les a repérés les deux grandes bringues, on a un peu forcé la dose et ils m'ont enfin pris. Bon Dieu ! Le plan, pouvait enfin se mettre en branle... Les êtres humains sont bizarres. Ce jour-là, ce fut mon tour. Le tour à la Chinoise donc ou la Vietnamienne, peu importe. Loong, qui venait vraiment du Laos, n'arrivait pas non plus à ses débuts à articuler correctement les sons quand elle était arrivée ici et pourtant... depuis !
Quand je l'ai quittée, je me rappellerai toujours ses yeux durs, denses, opaques, littéralement rivés aux miens, comme pour me mettre au défi. En guise de réponse, je l'ai embrassée goulûment devant mes futurs maîtres. Enfin, c'est ce qu'ils pensaient. Loong, je ne t'oublierai pas. Loong, je ne t'oublierai jamais. Pendant une longue année, j'ai joué la brave fille. Confrontée à la secrète hésitation que je sentais en lui et qu'il dissimulait si mal. Mais que voulait-il à la fin, ce grand blanc-bec ? et à l'amour inconsidéré de l'autre, un amour gros comme une mer, immense comme un océan. D'ailleurs quand on y est allé. Je veux dire, voir l'océan, je me suis permis ma seule pleurnicherie. « Oh oui, c'était tellement beau, toute cette eau, la plage, le bain, le soleil mais que ce serait quand même mieux avec ma petite soeur ». « Ne pourrait-on pas la contacter à nouveau. Qui sait ? ». Sniff Sniff. Pauvre Loong..., elle en était déjà à sa huitième année. Tout le Laos en son entier ne pourrait lui attirer les faveurs de ces acheteurs d'amours. Donc, après mon petit numéro parfaitement rodé. Loong, nous a rejoints et on s'est foutrement bien marrées. Bon, les règles étaient toujours les mêmes, c'est-à-dire, qu'elles étaient miennes. A l'école, par exemple, ça marchait du tonnerre. On est venu en petites jupettes et en socquettes blanches avec eux, nos adoptants. Elle, toute sourire, bien devant et lui, légèrement en retrait, un brin embarrassé quand même, toujours à ruminer on ne sait quoi. Ils étaient tout mignons tous ces humains, lui, elle, les professeurs, tout ce beau monde. On avait même réussi à être dans la même classe. Notre premier tour fut de jouer les malheureuses infantes et d'interchanger notre pays d'origine. Je me rappelle un moment innarable où Lagoong chanta l'hymne national vietnamien et moi, le sien. Nous nous étions entraînées dur mais ça valait le coup. D'une façon, on était chouchoutées quand on le voulait, jouant à la fois sur la froideur de petites chinetoques que nous n'étions absolument pas et d'autre part, en petites choses toutes en pleurs et en chagrins intérieurs. Purée, comme on se poilait. Bon, c'est vrai, parfois, fallait un peu sévir. Avec eux aussi ! Quand est venue très vite l'heure de l'établissement des chambres, hé bien, on avait plaidé notre droit à de l'espace quand même. C'était qu'on était privé depuis longtemps d'amour, d'eau fraîche mais surtout d'espace intime. Nous, les petites choses aux frêles gambettes on en démordait pas. Y avait des pièces libres donc on voulait chacune notre chambre. Et même s'ils gardaient un immense espace sous le toit pour je ne sais quel dessein, on était bien. Tout fonctionnait à merveille. J'aidais Loong pour ses devoirs, pour ses premières amourettes aussi, car elle était précoce la petite mais d'une timidité de cygne et moi, je comptais sur elle pour me couvrir également. J'aimerais vadrouiller dans les petites ruelles de cette ville, sommes toutes charmantes. J'étais attirée par la nuit et c'est par la nuit que je me sentais vivre. On s'entraidait mais je gardais le cap.
Tout allait dans le meilleur des mondes quand tout à coup, la maison sembla vaciller sur ses solides fondations. Celle dont il ne fallait pas dire le nom allait arriver !? Même le gros nigaud, ben oui, l'avait pris aussi du poids en plus et aussi un peu trop d'aplomb, me semble-t-il... je devrais faire attention, était en émois. Bon, nous n'en étions plus à l'heure de la petite fleur qui se faisait butiner par une gentille alouette. Il l'avait engrossée et la maternité allait enfin bon train. Ca craignait grave pour nos prérogatives. Nos territoires étaient menacés, peut-être même nos position. Amours achetés. Amours à revendre. Prendre et puis rapporter. Etait-ce du domaine du possible ? Pourtant, nous avions bien joué nos parties respectives. Du bel art, un plan finement ciselé. On ne pouvait tout prévoir. Mais on pouvait toujours prévenir...
Et bon, les choses se sont accélérées. Celle dont on ne pouvait pas dire le nom s'appelait Kim. Hé oui, ce que ce gros nigaud voulait... c'était un fils à lui. C'est que, c'est bien beau deux asiatiques en socquettes blanches et mini-jupes « accroche gars délurés » mais ça ne perpétuait pas le nom de la famille et ça, malgré leurs grands airs de compassion. La valeur d'un nom à perpétuer ça valait tout l'or du monde, mieux que l'onction de grâce de Térésa. Comment elle n'est pas devenue lépreuse celle-là, j'ai jamais compris !? Kim. Bon, oui, Kim!, il a bien fallu l'admettre quelques temps. On pouvait pas l'ignorer quand même; mais restez là, sans rien faire? Pas notre genre. Fallait mijoter quelque chose mais en douceur, mes frères zet mes soeurs, sauf que je ne voulais que des soeurs, moi !, pas un affreux braillard avec un drôle de machin entre les cuisses. J'en avais eu ma dose à l'orphelinat. Suffisait qu'ils braillent pour qu'on accoure. Nous, les filles de là-bas, on devait se faire bizarres, mystérieuses, frêles pour arriver à nos fins... et encore. Ce n'était pas du tout cuit. Kim, lui grandissait, faisait son boulot. Il commençait à marcher aussi. La belle affaire.
Le plus beau, le plus charmant était qu'il sortait même de son lit pour descendre maladroitement les escaliers pour se faire consoler par lui ou elle. Et ils étaient toujours prêts à chasser les vilains fantômes. Bouh, enfuyez-vous ! Croyez-moi. C'était vrai, il était temps d'agir. Bon, je ne sais plus trop comment ça s'est goupillé mais ma brave Loong, mon inséparable laotienne avait des idées bizarres qu'elle trouvait tout à fait appropriées. Comme l'idée de mettre systématiquement le soir un petit camion roulant sur la deuxième marche de l'escalier. Grand Dieu !, je ne sais franchement pas qui lui avait insufflé une telle horreur? Vous me connaissez un peu à présent. Je n'en aurais jamais eu l'idée, moi ! Oh non ! Cependant, ça a marché comme sur... enfin, bref, Kim a été à nouveau inconsable sauf qu'au lieu de rejoindre des bras doux et rassurants comme à l'accoutumée, il s'est retrouvé tout disloqué en bas de toutes ces marches. Et il y en avait... de ces marches. C'est que ça rigole pas une chute de plusieurs mètres. L'avait beau avoir un petit corps tout souple je l'admets, il y avait des limites. Ca s'est vérifié d'ailleurs et on a donc tous pleuré !
Nouveau vacillement de notre solide maison. Ils sont blessés dans leurs chairs, c'est clair et on est là pour les soutenir, plus fortes que jamais, minauderies ou larmes en accord, on a joué sur tous les registres et on a eu enfin toute la maison à nous. Une magnifique salle de jeux pour nous deux, c'est cool. Faut admettre, in fine, je les trouve franchement sympas nos parents. Ben oui, j'ai fini par les apprécier. Le petit vieux a perdu quelques plumes dans l'affaire et la femme a reporté son immense amour grand comme tous les océans pacifique, atlantique et autres surfaces d'eau en tique sur nous, ses deux petites sucres d'orge. On a bien bossé par la suite et toutes proportions gardées, on a bien réussi. Diplômée chacune dans de bonnes écoles mais séparées. Il est vrai qu'on s'était un peu perdue de vue durant l'adolescence et par après, c'était carrément, « bonjour l'étrangère». Ainsi va la vie!
*
Là, je suis de retour à Paris. Pour une chose bien précise, je travaille un peu partout, me sentant bien qu'en mouvement mais je viens d'apprendre que Loong a sorti un bouquin et j'ai pris l'avion. Une sorte de polar un peu auto biographique précisait le quart-de page. Sacré Loong !, elle avait vraiment suivi un sacré parcours. Un bouquin qui se vendait comme des petits pains. J'en ai profité dans l'avion pour le lire et j'ai eu, pour la première fois de ma vie, un choc. Un vrai choc. Un craquement qu'on appelle ça. Une vraie fêlure. Va falloir assurer. Loong, ma petite Loong, étalait son doux petit visage sur la couverture arrière du livre. Dans les remerciements, si j'étais dans la liste, j'étais bien mise après... ses parents et son mari. Oui, vous avez bien lu. Et mon dieu qu'elle était belle. Je devais filer d'ailleurs car la séance de signatures allait se dérouler dans un coin assez éloigné de l'aéroport. J'avais juste le temps de me rafraîchir, de prendre un taxi et de faire la file. Oui, oui, j'allais faire la file. Pas de passe-droit, de « laissez-moi passer, c'est ma soeur, etc. ». J'étais toujours aussi orgueilleuse mais l'endroit m'intimidait un peu. Je travaillais dans les milieux plus durs et plus discrets du business mais là, ce n'était que coupes de champagnes et flashs d'appareils photographiques. Et ma Loong n'était qu'à quelques mètres de moi à présent. Elle était réellement belle. Elégante, ayant pas mal misé sur sa gracile silhouette, mise en valeurs par ses longs cheveux noirs bien peignés et un tailleur vraiment classe. La file filait comme toutes les files. Un peu trop lentement mais je fus enfin à portée d'elle. Après toutes ces années, nous nous refaisions enfin face. Elle ne parut pas tellement surprise en me revoyant et elle se retourna vers un inconnu, tout aussi bien habillé qu'elle, son imprésario, son mari peut-être... Susurant à son oreille « C'est ma soeur ! ». Et elle me fit un superbe sourire et me planta ses yeux durs et impénétrables dans les miens. Mais il n'y avait plus rien de l'ancienne Loong dans ses pupilles-là. Elle m'ordonna plus qu'elle me pria de prendre la pose pour les photographes qui n'en pouvaient plus. Deux asiatiques à l'affiche. La star de la plume qui s'affiche enfin avec le dernier bout de la famille ! On mitraille ! J'en tremblais de rage. Putain, on m'ordonne. J'en crève-là... Après un bref « on se rappelle hein » et un carton avec un numéro de GSM glissé dans la poche, on me raccompagna gentiment mais fermement vers la sortie. C'est que les signatures de livres, ça fatigue et visiblement, je n'étais pas sur la liste des fêtards.
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Je suis dehors à présent. Je suis en pleurs. Tout le monde me regarde mais je m'en fous. Oui, le monde s'écroule mes très chers petits. Enfin, ce qui me reste de lucidité me fait dire « mon petit monde s'écroule ». Putain, Loong ! Tu as les mêmes yeux carnassiers que les miens à présent.
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Et je suis partie. On ne peut pas toujours gagner, n'est-ce pas ?
25 mai 2007