Le Double Signe enfermé dans les toilettes

Type : Chronique / Théâtre | Ajoutée le : 07/06/2009

Le Théâtre du Double Signe présente ses printemps des Ateliers Théâtre
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Depuis la fin avril jusqu’à la mi-juin, le Théâtre du Double Signe de Sherbrooke présentait ses désormais annuels printemps des Ateliers Théâtre. En gros, le principe est assez simple : jumeler des metteurs en scène de la région et habitués du Théâtre du Double Signe, dans son volet professionnel, avec des volontaires, soit des comédiens amateurs prêts à relever le défi de monter une pièce durant 9 mois. Du 3 au 6 juin dernier était présenté le résultat d’un de ces ateliers, c’est-à-dire « Willy Protagoras enfermé dans les toilettes », une tragicomédie de Wajdi Mouawad. Je me suis assise dans la salle sans trop d’attentes, mais même un soupçon s’est avéré de trop. J’avais mis la barre trop haute.

Tout d’abord, parlons un peu de l’histoire, une histoire d’immeuble et de voisinnage envahissant. Nelly Protagoras décide de partir de chez ses parents parce qu’elle n’arrive plus à supporter la guerre de tranchée entre sa famille et la famille Philisti Ralestine, que ses parents avaient généreusement accueillis quand ils s’étaient retrouvés à la rue. Or, la famille Philisti Ralestine refuse de quitter le plus bel appartement de l’immeuble malgré que la situation soit devenue invivable pour les deux camps. Willy Protagoras, après que la bataille ait éclaté, a décidé de s’enfermer dans les toilettes. Personne ne comprend vraiment pourquoi il s’enferme et tout le monde vient à s’en mêler. L’auteur Wajdi Mouawad, un québécois d’origine libanaise, propose dans cette pièce une allégorie des conflits de territoire trop nombreux au Moyen-Orient.

Qu’on se comprenne bien : je sais pertinemment que les acteurs en étaient probablement à leur première expérience sur scène, et je salue leur audace et leur courage, car il en faut de la confiance pour monter sur les planches. Dans ce contexte, je ne m’attendais pas du tout à être éblouie ni quoi que ce soit. Le titre de la pièce m’avait appelé – les textes de Wajdi Mouawad sont toujours puissants, crus, réfléchis et porteur de sens sociaux-politiques – et je ne croyais pas me tromper en allant découvrir les Ateliers Théâtre par cette proposition peut-être trop extravagante pour des débutants. Qu’importe, le résultat est le même, je n’ai pas aimé. J’ai même été profondément déçue. Si vous êtes habitués de me lire, vous constaterez que je déteste rarement quelque chose. Honnêtement, quand j’ai envie de partir à l’entracte, c’est très mauvais signe. Heureusement, la meilleure partie du spectacle était la deuxième, sinon j’aurais vraiment pleuré d’être restée enfermée dans cette salle par un beau vendredi soir.

Enfin, je ne veux pas faire porter le blâme aux acteurs. J’ai beaucoup apprécié le travail et l’émotion de Caroline Desmarteau dans le rôle principal de Willy Protagoras. Dommage qu’elle ait été la majorité du temps derrière une porte de toilettes. Mélissa Desrochers et Denis Gervais se sont aussi démarqués dans leurs différents rôles. Mais dans l’ensemble, les personnages semblaient manquer d’énergie et de conviction. Ils n’ont pas réussi à me faire entrer dans l’histoire, toutefois la salle riait à certains moments, donc je mets ici un bémol, peut-être suis-je trop incisive.

Le véritable problème ne se trouve pas à mon sens dans les comédiens. Ils semblaient avoir un bon potentiel, mais ce potentiel fut inexploité. J’ai eu l’impression qu’aucun travail d’interprétation, même de prononciation ou de débit n’avait été effectué. Pourtant, à mes yeux, c’est le rôle d’un metteur en scène, et encore plus d’un professeur comme dans ce cas-ci, de préparer ses ouailles à la grande cérémonie. Il me paraît inconcevable de monter une pièce sans apprendre à ses élèves les rudiments de base du jeu théâtral. On aurait dit que les comédiens avaient reçu un texte, l’avaient appris, avaient mémorisés la mise en scène, puis avaient été jetés devant le public. Parlant de la mise en scène, celle-ci manquait sérieusement de vigueur. Les personnages se promenaient, allaient et venaient, mais on ne comprenait pas pourquoi ils entraient, ni même s’ils n’étaient pas plutôt en train de sortir, pourquoi ils étaient sur le balcon ou devant la fenêtre et pourquoi ils frappaient un bac de linge ou criaient des dialogues en cacophonie. Les jeux d’ombres pouvaient à la limite fonctionner un certain temps, toutefois à un moment ça devient de l’abus. Bref, la mise en scène n’était aucunement naturelle et justifiable, et c’est ce qui m’a le plus désappointée de cette version de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Jean-François Hamel n’est pas le premier venu dans la sphère du Théâtre du Double Signe et, avec toute son expérience, il me semble qu’il aurait pu donner plus de souffle à cette pièce pourtant poignante et porteuse de sens, dont je n’ai pu, malheureusement, apprécié toutes les nuances et subtilités.

J’en conclu que le défi de monter Willy Protagoras enfermé dans les toilettes s’est avéré trop grand. Vu les longueurs et la difficulté des comédiens à mémoriser une telle profusion de dialogues, il aurait à mon sens été plus sage de couper un peu. L’œuvre en aurait sûrement été mieux rendue puisque plus peaufinée. Du reste, on peut toujours se consoler, Wajdi Mouawad n’est pas mort, il n’a donc pas à se retourner dans sa tombe. D’autant plus que ce n’est pas la première ni la dernière représentation des Ateliers Théâtre donnés par le Double Signe, et vu leur succès année après année – environ 4000 spectateurs assistent à leurs spectacles amateurs chaque printemps depuis 1990 – j’imagine que je ne suis juste pas tombée sur la bonne pièce.

Ils auront l’occasion de prouver au public sherbrookois que j’ai tort de critiquer aujourd’hui en proposant une dernière pièce de cette série printanière. « Ce soir on danse » de Richard Harris est présenté du 10 au 13 juin à 20h au Théâtre Léonard-St-Laurent du Séminaire de Sherbrooke. Cette comédie dramatique est mise en scène par Alexandre Leclerc, qu’on a pu voir dernièrement dans plusieurs films des productions Cri-Art notamment Entre nous et nulle part d’Anh Ming Truong, dont je parlais justement dans ma dernière chronique. S’il est aussi bon metteur en scène qu’acteur, alors dites-vous que ça augure bien!
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